Le Ghetto intérieur. Santiago H. AMIGORENA - 2019

Publié le 15 Décembre 2019

Le Ghetto intérieur

 

Santiago H. AMIGORENA

 

Editions P.O.L., août 2019-11-23

192 pages

 

Thèmes : Famille, Shoah, Histoire, Mélancolie, Identité, Transmission

 

 

Les caractères, les actes, les traumatismes vécus et subis par nos aïeux nous impactent.

Plus ou moins fortement, plus ou moins sciemment, d’une génération à l’autre, ou même en en sautant une ou deux.

Cette transmission par les gènes (mais pas seulement) s’appelle l’épigénétique.

Et Santiago H. Amigorena, dans ce roman, nous raconte la sienne.

Celle d’un grand-père à peine connu dont le silence s’est retrouvé en lui, comme un héritage.

Ce « Ghetto intérieur », un titre aussi représentatif, symbolique qu’intime.

 

Fruit du travail d’une introspection autant familiale que personnelle, aidé en cela par un cousin et des lettres écrites par son arrière-grand-mère maternelle, Santiago H. Amigorena nous transporte à Buenos Aires, entre 1940 et 1945, auprès de Wincenty Rosenberg, devenu Vicente.

 

En 1928, il a quitté sa Pologne natale, sa mère si protectrice, voire étouffante, son frère et sa sœur aînés, pour Buenos Aires en Argentine.

Une ville vibrante, vivante, colorée, pour se trouver, pour grandir, pour un nouveau départ.

Il rencontre Rosita, l’épouse, lui fait trois beaux enfants (deux filles et un garçon), tient un magasin de meubles rustiques confectionnés par son beau-père. Les affaires marchent de mieux en mieux, et, avec les copains, venus aussi de Pologne, il aime boire quelques verres après une belle journée de travail.

La vie est douce et (lui) sourit.

 

Puis tout bascule.

Avec la guerre.

Avec les lettres de sa mère, autrefois jugées trop nombreuses, et devenues si rares, espacées de plusieurs mois, dans lesquelles elle décrit la vie à Varsovie, l’ouverture du ghetto, les exactions allemandes, les souffrances, la faim… mais sans jamais se plaindre ou le fustiger. Bien au contraire même.

C’est une sensation terrible. Jamais je n’aurais cru qu’on pouvait avoir faim comme ça.

Avec les rares informations, entrefilets d’articles dans les journaux, l’indifférence générale et internationale.

Son imagination galope, le doute l’effraie, la culpabilité le gangrène.

D’avoir voulu vivre sa vie loin de sa mère.

De vivre sa vie loin d’elle et de la laisser, là-bas.

 

Lentement, insidieusement, ces nouvelles espacées le questionnent, sur son rapport à la religion et à sa judéité, lui qui ne sent pas juif mais que les évènements l’obligent à être.

Elles le rongent, l’emmurent dans un silence de plus en plus fort qui se manifeste dans ses rêves, un silence subi, voulu, de plus en plus oppressant, une mélancolie qui l’isole toujours plus, et qui le rend incapable de s’occuper de sa famille comme du magasin.

 

Et cette dualité du temps qui fait coexister douceur et douleur, haine et amour, abondance et dénuement, vie et mort. Les descriptions de ses remous intérieurs sont extrêmement bien rendus, comme le contraste, saisissant, avec Buenos Aires, cette ville si vivante et prospère.

Et de penser au magnifique poème de Guillaume Apollinaire, Il y a.

 

Comment pourrait-il encore s’amuser, s’enrichir, célébrer la vie, alors que là-bas, l’impensable, l’inconcevable, l’innommable se produit ? Et quel nom lui donner d’ailleurs ?

Mêlant narration, données historiques et réflexions philosophiques, Santiago H. Amigorena revient sur les termes, jusqu’à « Shoah », qui ont tour à tour été employés pour désigner cette horreur.

 

Paradoxalement, c’est cette permission de la vie, c’est cette force de la vie, qui va lui éviter de perdre la sienne, lorsque sa femme lui apprendra qu’elle est enceinte et le fera sortir, peu à peu de son mutisme dévastateur.

 

***

 

Le Ghetto intérieur est un roman puissant, saisissant, bouleversant, résonnant.

 

Il retranscrit à merveille le sentiment, si lourd, de ne pas être là où on devrait être. De ne pouvoir se pardonner ce qui arrive à l’autre et pas à soi.

 

Il est une quête d’identité, cette chose si mouvante, si nécessaire et que nous recherchons tous à un moment ou à un autre de nos vies, pour se trouver, pour nous-mêmes, mais aussi dans notre famille et se placer par rapport à elle.

Qu’est-ce qui fait que parfois nous parlons de nous-mêmes en étant si certains que nous ne sommes qu’une seule chose, une chose simple, figée, immuable, une chose que nous pouvons connaître et définir par un seul mot ? Depuis qu’il était parti de Pologne, comme tant d’exilés, Vicente se posait souvent ces questions.

Il est un récit, intime, familial, mais, aussi, universel et toujours d’actualité.

Dans l’émigration et le rapport à l’identité.

Dans le paradoxe de savoir sans pouvoir savoir, dans l’incrédulité face à l’horreur qui engendre l’inaction. (et de me renvoyer au conflit bien plus récent, en Syrie, et au livre de Samar Yazbek, 19 femmes comme à celui de Jonathan Safran Foer, L’avenir de notre planète commence par notre assiette, lorsqu’il utilise l’exemple de la Shoah pour décrire la dualité croire/incroyable.)

Je trouve difficile de dire de quoi que ce soit que ça a une qualité « définitive ».
J’aime mieux penser, comme Pythagore, comme Borges, que les choses reviennent cycliquement. (…)
Comme mon grand-père, j’ai trahi : je n’ai pas été là où j’aurais dû être. Mais je ne me plains pas. Ça a été ma vie. La seule que j’ai vécue. Et puis j’aime bien que cette fuite ait été, aussi, un retour.

Et cette écriture, douce, bienveillante, résiliente de Santiago H. Amigorena, que je lis pour la première fois et que j’ai tant aimé !

 

Un roman à découvrir !

 

Il participe au « Challenge 1% Rentrée Littéraire 2019 » de Sophie Hérisson, ainsi qu'à celui de Nahe, dédié à l'Amérique Latine et du Sud.

 

 

 

 

Belles lectures et découvertes,

Blandine

 

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Le titre de ce roman est une pépite à lui tout seul.
J'ignore si je le lirai un jour, mais quelle force dans le propos ! Il donne vraiment envie.
Belle journée Blandine.
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