Sauvages. Nathalie BERNARD – 2018 (Dès 14 ans)

Publié le 24 Janvier 2019

Sauvages

 

Nathalie BERNARD

Editions Thierry Magnier, 29 août 2018

288 pages

 

Dès 14 ans

 

Thèmes : Québec, Indiens d’Amérique, Pensionnats, Histoire, Thriller, Nature, Liberté, Maltraitance, Quête d’identité.

 

Fin des années 1950.

 

Jonas, 16 ans, compte les jours.

Dans deux mois, il sera libre.

Dans deux mois, c'en sera fini de cette non-vie, de cette vie de détenu d’après la loi.

 

Six ans qu’il est ici, dans le nord du Québec, à souffrir du froid, de la faim, des mauvais traitements continus, qu’il accomplit les tâches exigées, qu’il suit leurs enseignements, qu’il se plie à leurs règles.

Six ans qu’il est appelé « Numéro 5 ».

Six ans qu’il lutte pour ne pas oublier qui il est ni d’où il vient.

Presqu’autant de temps qu’il fait profil bas, pas de bruit, pas de vagues, à ne pas répondre aux provocations, à ne se mêler de rien, ni s'attacher aux personnes... même pas à la petite Lucie, si souriante, trop souriante, dans/pour cet endroit.

 

Grand et fort, Jonas effectue souvent des travaux de bûchonnerie avec Samson, un homme solitaire qui travaille non loin pour le pensionnat.

Avec lui, se rend aussi Gabriel, qui a le même âge mais pas du tout la même carrure ni la même aisance dans le travail. Maladroit, ses bêtises obligent Jonas à sortir de son mutisme, entraînent punitions et représailles.

Pourtant, ils vont bien devoir apprendre à se supporter et même à s’entraider.

 

En l’espace d’un mois, Jonas va être contraint de faire des choix, de sortir de son attitude passive, qui peut passer pour de la soumission, et pire, pour de l'acceptation.

L’enjeu : son identité, sa vie, sa liberté.

Au milieu de la nuit, j’entendis la glace craquer et, même si je m’y attendais, ces premiers effets de la débâcle me donnèrent le sentiment que le monde tombait en miettes. J’avais passé toutes ces années à patienter, à rester dans mon coin sans faire de bruit, à faire profil bas… tous ces efforts pour quoi ? Pour en arriver là moins d’un mois avant mon départ ?

Jonas est un enfant indien.

Il est un Cri (un des peuples algonquiens d’Amérique du Nord), quand d’autres au pensionnat (comme Gabriel) sont des Inuits. Ce qui ne favorise pas la création de liens.

 

Tous sont appelés par un numéro, qui indique leur ordre d'arrivée en ce lieu, dirigé par des membres de l’Eglise, le Père Tremblay (qui était plutôt gentil), puis par le Père Seguin, surnommé la Vipère et sur lequel nombre de rumeurs circulent. Ils sont secondés par des Sœurs, toutes plus haineuses et perverses les unes que les autres.

 

Ils sont là, parce que la loi l’exige.

Le but : "tuer l'indien dans l'enfant" avec des méthodes qu'à la fois on ne peut s'imaginer et qu'en même temps, on ne se représente que trop bien (eau de javel pour éclaircir la peau, savon pour laver la bouche, interdiction de parler leur langue, privations diverses, enfermements, sévices, traumatismes…)

 

***

 

Inspiré de faits réels, ce roman, terrible dans ce qu’il nous dévoile, et fascinant lorsqu’il évoque la nature, oscille entre roman historique et thriller. Et une fois de plus, et toujours, je suis admirative de ce que la littérature "dite de jeunesse" peut nous porposer. Grâce à elle que de découvertes! 

Construit en deux parties, Dedans – Dehors, son écriture est fluide, descriptive, empathique et donne à la forêt un rôle de personnage au même titre que Jonas.

Ce dernier fait preuve de courage et laisse sa nature reprendre le dessus, celle qu'on avait justement cherché à lui retirer, à faire disparaître. Ces passages sont très forts.

 

J'ai préféré la deuxième partie, alors que l'hiver cède sa place au printemps, que la nature se déleste de la glace qui l'entoure, qu'elle se réveille et qu'elle craque de partout.

Ce moment est appelé La Débâcle.

En lisant les mots de Nathalie Bernard, je ressentais le froid mordant, j'entendais les bruits de la glace qui se fend, cède et tombe, le flot tumultueux des eaux enfin libérées de leur carcan.

Cette liberté qui renaît, qui réapparaît comme une métaphore à la situation de Jonas. Sa nature, enfouie, celle qui avait été voulue détruite, anéantie, disparue, revient à lui avec force et intuition.

A l’aube, la forêt se mit à craquer comme si un monstre cherchait à quitter son sous-sol. A chaque craquement, le paysage semblait s’effacer sous les coups d’une immense gomme. Les lacs se crevaient. Des nuages de vapeur sortaient des crevasses et flottaient autour des frondaisons, comme autant de fantômes qui se seraient accrochés aux branches pour ne pas rejoindre le ciel. La débâcle, cette mue violente qui modifiait brutalement le paysage entre l’hiver et l’été, avait commencé son travail.

« Le système scolaire des pensionnats indiens, à l’origine d’un des plus sombres chapitres de l’histoire canadienne, a eu un profond impact, durable et nuisible, sur la culture, le patrimoine et la langue des Autochtones. En tant que père et ancien enseignant, ces événements me bouleversent énormément.

 

« Il y a sept ans, le gouvernement du Canada a présenté ses excuses pour cet horrible système. Ces excuses restent vraies et tout aussi opportunes aujourd’hui. Le gouvernement du Canada « présente ses excuses les plus sincères aux peuples autochtones du Canada pour avoir si profondément manqué à son devoir envers eux, et leur demande pardon ».

 

Extrait du discours de Justin Trudeau, le 15 décembre 2015, en clôture de la Commission de vérité et réconciliation qui « désigne les pensionnats comme agents de génocide culturel des Premières Nations » (CLIC)  - Source ICI avec le discours complet

 

 

Entre 1820 et 1996 ( !!), de nombreux pensionnats (appellation générale pour diverses institutions) ont « accueilli » des enfants indiens (dès 5 ou 6 ans au Québec) suite à des accords entre les gouvernements et les églises dans le but de les scolariser, évangéliser et assimiler.

 

Alors que les gouvernements actuels et passés (2008, 2015), que l’église anglicane (1993), ont présenté des excuses, que les prêtres catholiques canadiens restent au contact des populations, des excuses de la part de l’église catholique sont toujours attendues - CLIC

 

C’est grâce à différents billets de blogs sur le roman d’Élise Fontenaille, Kill the Indian in the child (2017), mais que je n’ai pas encore lu (Noukette, Mya, Jérôme) que j’ai découvert l’effroyable existence de ces pensionnats autochtones

Ce roman ado participe au challenge de Sophie Hérisson « 1% Rentrée Littéraire 2018 » (40/6), ainsi qu’au « Petit Bac 2019 » d’Enna, pour ma 3e ligne, catégorie Adjectif.

 

 

 

 

Et une fois de plus, et toujours, je suis admirative de ce que la littérature "dite de jeunesse" peut nous proposer, nous apprendre, nous faire découvrir: des destins, de l'Histoire, ce que l'Homme peut faire de pire, ou de mieux, au nom de..., par peur ou conviction, sans que cela soit moralisateur...

Ce n’est pas le premier roman de Nathalie Bernard sur ce sujet.

En 2017, édité par Thierry Magnier, paraissait Sept jours pour survivre, qui retrace le destin des Amérindiens, et des femmes en particulier. Je souhaite le lire (et la couverture est magnifique).

Et je gage qu'avec ses suivants, elle nous transportera et nous émouvra tout autant qu'avec Sauvages!

Beles lectures et découvertes,

Blandine

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Commenter cet article

Nathalie 24/01/2019 20:26

Quelle terrible histoire ! ! Je l'avais déjà vu passer (chez Noukette ? ) et l'ai noté pour la bib. La vidéo est impressionnante. Au début on croit qu'il ne se passe rien et puis... Wow ! ! Je regarderai également l'autre titre de cette autrice.

Nancy 24/01/2019 19:33

Je vais essayer de le trouver car malgré la dureté du thème il me semble essentiel.
Votre billet est très émouvant
Belle soirée Blandine.

Saxaoul 24/01/2019 15:42

J'ai beaucoup aimé Sept jours pour survivre et j'ai bien l'intention de découvrir ce titre également.