Les Bourgeois. Alice FERNEY - 2017

Publié le 16 Janvier 2018

Les Bourgeois

 

Alice FERNEY

Editions Actes Sud, 16 août 2017

368 pages

 

Thèmes : France, Histoire, Famille, Transmission, Mémoire

 

<3 COUP DE COEUR <3 

 

Je savais avant même d’entamer ce roman qu’il me plairait.

De par ses thèmes.

 

Je savais qu’il me parlerait, que je serais émue mais je ne pouvais imaginer combien il saurait résonner en moi d’une manière très personnelle.

Et c’est (aussi) pour cela que trouver les mots pour en parler est si difficile – paradoxalement- par crainte, peut-être/certainement, de ne pas savoir faire passer l’engouement, l’enthousiasme, le bonheur de cette lecture devenue si intime.

 

Alors j’aurais pu simplement écrire : Ce roman est magnifique, il parle au cœur… Lisez-le ! Mais ça, je ne sais pas faire !

 

C’est Isabelle Carré, lors de l’émission La Grande Librairie du 11 janvier 2018 (avec comme invité Paul Auster, Siri Hustvedt, Olivier Adam et Philippe Delerm – CLIC – 36’40’’), qui a dit les mots qui caractérisent cette frustration, mais aussi mes sentiments à l’égard de ce roman d’Alice Ferney.

 

 

Il y a des phrases-bijou.

Il y a des phrases-bijou où, tout à coup, on se dit : « bon sang c’est exactement comme ça que j’aurais aimé dire les choses et ça crée un soulagement incroyable. »

 

Oui, c’est cela !

Toutes les phrases de ce roman sont des bijoux.

Finement ciselées, délicatement tournées, et travaillées, elles m’ont permis de visualiser une époque révolue qui ne vit plus que dans les souvenirs et dires (reproches ?) des anciennes générations et qui s’en vont à présent.

De verbaliser, de mettre des mots (d’où le soulagement) sur des émotions, des ressentis, tout en m’éclairant sur une partie de ma famille (que de ressemblances entre certains personnages et personnes!).

 

Alice Ferney nous raconte une histoire de la France, une histoire qui se centre particulièrement sur le XXe siècle et ses nombreux bouleversements, et qui aujourd’hui s’éclipse, devenant lointain, presque étranger.

Ses guerres évidemment (Première et Deuxième guerre mondiales, L’Algérie, l’Indochine…) mais aussi ses changements sociétaux (les congés payés, la robotisation, l'émancipation de la femme, la maternité, mai 68, le sport…)

Elle nous raconte cette Histoire au présent.

Ce présent que nous ne pouvons juger alors que nous savons la « fin de l’histoire », puisque le nôtre est devenu si lointain du leur, nos valeurs si différentes, nos quotidiens si transformés.

Ce présent que l’on ne peut pas interpréter tout occupés que nous sommes à le vivre.

Elle le recontextualise ce présent, comme lors de l’Occupation par exemple.

Ils étaient tous les enfants de leur époque, éclairés par le passé, contemporains des idéologies qu’il aurait fallu combattre et qu’on avait laissées s’épanouir, ils avaient grandi pendant qu’elles grandissaient. Sous leurs yeux les idées les plus répugnantes avaient droit de cité et s’alliaient parfois aux valeurs les plus sacrées. La famille, la Patrie, le drapeau, même la terre et le travail, n’auraient plus après eux la même virginité. Qui nous garantit cependant, nous qui souvent jugeons, que nous ne prenons pas aujourd’hui des décisions qui mèneront à des violences et à des crimes encore bien pires que deux dont nous les accusons, non pas de les avoir commis ou approuvés, mais de ne pas les avoir vus arriver. Le présent est lourd et opaque, la teneur des jours n’est pas historique.

Alice Ferney nous parle de nous.

La manière dont nous nous inscrivons dans cette Histoire qui nous emmène, nous malmène, nous engloutit, nous révèle aussi.

En tant qu’individus à la temporalité déterminée bien qu’inconnue, et membres d’une famille destinée à se perpétuer.

Décidément, il fallait être aveugle pour oublier que nous ne faisons que passer.

Alors, elle nous raconte une famille, et plus exactement une fratrie née de l’union d’Henri et Mathilde Bourgeois.

 

Dix frères et sœurs, huit garçons et deux filles, nés entre 1920 et 1940, entre l’hécatombe de la Première Guerre et le génocide de la Deuxième.

 

Sans chapitres et au gré de plusieurs dates, qui ne suivent pas un ordre chronologique mais plutôt thématique ou émotionnel, elle nous immisce, sur quatre générations, au cœur de la famille Bourgeois, qui est tout autant leur patronyme que leur condition sociale.

Une famille de droite, traditionnelle et catholique qui reste à la fois la même, riche de valeurs et de traditions transmises et dont, pourtant, les esprits, les comportements, changent, se modifient entre le premier et le dernier enfant.

Et donc bien sûr, davantage entre 1869 et 2016, entre Valentine (la mère d’Henri) et le dernier des petits-enfants.

 

Nous partageons leurs épreuves (le deuil, l’absence, la maladie,…), leurs joies (naissances, mariages, réussites diverses), leur quotidien, leurs valeurs…

Nous les côtoyons de leur naissance à leur mort, ressentons les ambitions paternelles ou personnelles, leur métier, leur devenir, leur parentalité, leur quotidien, les exceptions de chacun (le solitaire, la pratique du sport, l’émancipation féminine, l’aigri)…

 

Et avec eux, toute la famille que cette grande fratrie (courante à l'époque, exceptionnelle aujourd'hui) engendre : 40 enfants, des petits-enfants, les belles-familles…

Une histoire qui continue…

-On refait sa vie avec ses enfants, dit-elle.
Elle veut dire que les enfants consolent en nous l’enfant, restaurent en lui ce qui fut altéré, donnent et reçoivent ce qui a manqué. Non seulement notre manière d’être parent vient des liens de nos premières années mais nous attendons de notre progéniture qu’elle nous apporte ce que nous n’avons pas reçu, attente qui fait presque de nous les enfants de nos enfants.

 

Nous cheminons à leur côté grâce à une narratrice qui dit « je ».

Une fille, une petite-fille de la famille Bourgeois.

Qui cherche à comprendre, à connaître chacun d’eux, à lier, à relier.

Et qui, par ce « je », nous insère dans sa famille.

 

 

Ce roman est en quelque sorte la continuité d’un précédent d’Alice Ferney (et qu’il me faut lire – comme le reste de ses livres d’ailleurs !) paru il y a 22 ans : L’élégance des veuves.

 

Le roman Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, bien que ne se centrant « que » sur deux générations dans les années 1960, pourrait être le pendant à cette famille bourgeoise décrite par Alice Ferney. Car son auteure a aussi dépeint une histoire de la France, une autre, celle des laissés pour compte.

 

Des phrases m’ont ramenée au roman graphique Au fil de l’eau de l’Espagnol Juan Diaz Canales.

Le temps passait déjà sur eux tous et ils ne le voyaient pas, stupéfaits quand les choses ou les personnes avaient tellement changé qu’il fallait bien en convenir. Alors les anciens réalisaient ce qui avait disparu ou ce qui était apparu. Les anciens voyaient tout.
Ceux qui vieillissent regardent ceux qui deviennent adultes alors que l’inverse est rare. La jeunesse est aveuglée par la jeunesse, elle n’a même pas idée des âges de la vie : à l’adolescent, le trentenaire paraît vieux. Ainsi, ceux des Bourgeois qui se déployaient ne prêtaient pas attention à ceux qui se courbaient. Leur perception n’était pas encore affinée. L’avenir les occupait, le passé n’existait pas encore pare que leur propre passé était minuscule. Ils n’avaient pas compris que le présent convertit l’un dans l’autre à grande vitesse. Combien de temps faut-il pour voir le temps ? Il faut avoir passé le sommet. Alors vient l’idée de se retourner.

Ce roman coup de cœur/coup au cœur participe au Challenge de Sophie Hérisson « 1% Rentrée Littéraire 2017 » (34/6).

 

Belles lectures et découvertes,

Blandine

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Commenter cet article

L'or rouge 21/01/2018 14:29

Tu es la première à me donner très envie de le lire ;-) j'aime beaucoup alice ferney et je l'ai beaucoup lu, là n'était pas le problème. Mais je n'aime pas quand il y a trop de personnages, je m'y perds parfois un peu ^_^

Blandine 21/01/2018 14:50

Aaah :-) tu m'en vois ravie, tant j'ai aimé ce roman.
Bon, par contre, il me faut te dire que oui, il y a beaucoup de personnages mais que l'on sait aisément qui est qui et quand!
J'espère que tu apprécieras ta lecture :-)

Miss Pat' 16/01/2018 18:36

Je n'ai jamais lu Alice Ferney, jamais que des extraits... mais j'ai vraiment hâte de commencer, et notamment avec Les bourgeois. Quelle magnifique écriture, je suis envoûtée ;-), je suis vraiment séduite par sa façon d'exprimer les choses. Les passages que tu as relevés sur la notion du temps sont superbes. Merci à toi pour ce bel article, bravo ! Tu as envie de lire le premier roman d'Isabelle Carré ? Bises !

Blandine 16/01/2018 21:35

Merci beaucoup Delphine <3
Oui ce roman est vraiment beau.
Oui pourquoi pas pour celui d'Isabelle Carré, et toi?
Bises!

Nancy 16/01/2018 15:21

Comme je comprends votre "difficulté" à verbaliser un coup de cœur, une émotion, un sentiment de justesse et ces mots qui frappent au cœur lorsque l'on découvre ce genre de livres <3
Votre chronique et les extraits choisis sont très émouvants et donnent envie de découvrir l'auteure et le roman.
Belle journée Blandine <3

Blandine 16/01/2018 21:36

Merci beaucoup Nancy <3
Avez-vous déjà lu un roman d'Alice Ferney?
Belle soirée à vous!

Nathalie 16/01/2018 11:14

Je vois que tu as réussi à terminer ton article ! ;) D'Alice Ferney, je crois n'avoir lu que "Grace et dénuement" que j'avais trouvé magnifique !

Blandine 16/01/2018 14:24

Oui, j'avais seulement lu quelques pages du Règne du vivant.

Nathalie 16/01/2018 14:16

C'est le premier que tu lis d'elle ?

Blandine 16/01/2018 14:05

Vi! Il était temps :-)
Je veux TOUT lire d'elle!