Underground Railroad. Colson WHITEHEAD - 2017

Publié le 16 Novembre 2017

Underground Railroad

 

Colson WHITEHEAD

 

Traduit de l’américain par Serge CHAUVIN

Editions Albin Michel, collection « Terres d’Amériques », 23 août 2017

Paru aux États-Unis en 2016 sous le titre The Underground Railroad

416 pages

 

Thèmes : Etats-Unis, XIXe siècle, esclavage, condition des Noirs, Liberté, Entraide, Amour, Amitié, fantastique, transmission.

 

Depuis quelques mois, j’ai découvert nombre de livres et films sur l’esclavage.

C’est comme si ce sujet s’imposait à moi, ce qui n’est pas pour me déplaire, tant il est important, fondateur et essentiel pour comprendre l’Histoire, la politique raciale et la culture des Etats-Unis, jusqu’à aujourd’hui.

 

Aussi, lorsque j’ai su qu’un titre allait paraître lors de cette Rentrée Littéraire 2017 sur le Chemin de Fer souterrain aux Etats-Unis, le lire était une évidence.

Et c’est grâce aux Matchs de la Rentrée Littéraire organisés par Price-Minister-Rakuten que l’occasion m’en a été donnée (merci à eux, Moka et aux Éditions Albin Michel !)

 

#MRL17

Outre le titre et son sujet, la couverture de ce roman me plaît énormément.

Dans ses remerciements, Colson Whitehead cite plusieurs chansons qui ont accompagné l’écriture de son livre, alors je vous en propose pour accompagner mon article.

Qu’est-ce que le Chemin de Fer souterrain ?

C’est le nom donné à une organisation clandestine américaine du XIXe siècle ayant mis en place un réseau de routes et de haltes, et même de gares ferroviaires (dans un second temps), pour permettre aux esclaves de fuir le Sud, esclavagiste, en direction du Nord, abolitionniste, voire même le Canada, car nombre de législations du Nord ont été durcies suite à l’afflux de fugitifs.

Pour le faire fonctionner, des Blancs, des Noirs libres ou affranchis, mais aussi d’anciens esclaves, telle Harriet Tubman.

Ce « Chemin de fer » qui va du Sud  vers le Nord est le plus connu, et c’est entre 1850 et 1860 qu’il fut le plus utilisé.

Mais d’autres Chemins de Fer ont existé, vers la Floride ou encore le Mexique.

 

Dans son roman, Colson Whitehead a transformé cet élément réel, mais non tangible, en quelque chose de fantastique : un train qui circulerait réellement sous terre.

« Enfant, en entendant parler du chemin de fer clandestin, j’imaginais que c’était un vrai chemin de fer. Le fait de transformer cette métaphore en quelque chose de réel me permettait d’avoir plusieurs mondes alternatifs, qui étaient autant de visions et de réflexions transversales : les races, l’eugénisme, les expérimentations médicales… »

Magazine Lire – 458 – septembre 2017

 

Au-travers de sa narration, l’auteur nous immerge dans la société cosmopolite et raciale des Etats-Unis du début XIXe siècle, mais aborde aussi l’histoire du capitalisme, de l’impérialisme et de la suprématie des Blancs.

Par le biais de ses personnages, et notamment de sa principale, il nous retrace l’histoire de la condition des Noirs, de l’Afrique aux différents Etats d’Amérique, du XIXe siècle comme du XXe, par le biais de symboles et références.

Une histoire toujours très/trop actuelle.

 

Différentes parties s’enchaînent, mettant en avant un personnage et son histoire, et toujours en lien avec Cora - le fil conducteur, 16 ans au début du roman.

Elle est esclave sur une plantation de coton en Géorgie, dans la propriété Randall, comme sa mère Mabel avant elle, comme sa grand-mère Ajarry avant elle, arrachée à sa terre d’Afrique comme tant d’autres avant et avec elle.

 

Elle est seule parmi les autres. Sa mère s’est enfuie lorsqu’elle avait 10-11 ans, ne (lui) laissant qu’un maigre lopin de terre à cultiver qu’elle défend ardemment, mais l’isolant aussi. (Nous saurons plus tard ce qu'il est advenu de Mabel - mais j'aurais préféré ne pas le savoir, j'aimais cette part de mystère.)

Car ici, rien ne peut appartenir aux Noirs, même pas eux-mêmes.

 

Dans les baraquements d’esclaves, les uns viennent aussi vite que les autres repartent, revendus ou décédés. Les amitiés n'ont pas lieu d'être, les rivalités sont lois, les rumeurs légion.

Tout est violence, et le fouet qui claque n’en est qu’une (petite) partie.

 

Écartée des autres, autant par choix que par eux, Cora s'évade avec Caesar, un esclave fraîchement arrivé de Virginie, qui a reçu une proposition d'aide d'un marchand blanc, Fletcher.

 

Les embûches sont nombreuses, les peurs immenses, un chasseur de prime (Ridgeway) est à leurs trousses, avec une accusation de meurtre…

 

Ils embarquent dans le Chemin de Fer sans savoir vers où.

« Loin d’ici, c’est tout ce que je peux vous dire. Vous comprendrez la difficulté qu’il y a à communiquer tous les changements d’itinéraire. Les omnibus, les express, les gares fermées, les prolongements de voie. Le problème, c’est qu’une destination sera peut-être plus à votre goût que l’autre. Des gares sont découvertes, des tronçons désaffectés.
Vous ne savez pas ce qui vous attend en haut avant d’arriver à destination. »

Cette ignorance de l’avant et de l’après fait aussi la force de ce réseau clandestin car s’il est pris, nul ne peut en dire trop et donc mettre en péril l’ensemble.

 

Ils s'arrêtent au premier arrêt, en Caroline du Sud où les lois semblent clémentes envers les Noirs...

En apparence seulement.

Cora ne savait pas ce que voulait dire « optimiste ». Ce soir-là, elle demanda aux autres filles si elles connaissaient ce mot. Jamais personne ne l’avait entendu. Elle décréta que ça voulait dire « persévérant ».

Ils ne s'en aperçoivent pas tout de suite, heureux qu'ils sont de pouvoir marcher dans la rue aux côtés de Blancs, de pouvoir travailler et d'être rémunérés, de pouvoir s'acheter des choses même à prix prohibitif, de pouvoir être instruits même si c’est pour être exhibés au Musée d’Histoire Naturelle, de pouvoir être soignés en dépit de mesures de santé intrusives, et même purificatrices...

 

Après dix mois passés là, il leur faut fuir à nouveau, mais seule Cora y parvient.

Pour se retrouver en Caroline du Nord, dans un Etat où la législation envers les Noirs est encore pire, la condamnant à passer plusieurs mois dans des combles, à assister chaque vendredi à la mise à mort de Noirs pour alimenter la Piste de la Liberté, une route dont les deux côtés s’ornent de cadavres suspendus.

Mais c’est aussi là qu’elle va parfaire sa lecture (un danger pour les Blancs !), jusqu’à ce qu’elle soit débusquée, à nouveau enferrée, traînée, ballottée, libérée, dans le Tennessee, dans l’Indiana et encore ailleurs…

A chaque Etat, sa législation, sa tolérance, son acceptation, son intégration ou servitude des Noirs.

A chaque étape de son périple qui n’en finit pas, Cora découvre un nouvel aspect de ce pays, tel Gulliver dans ses Voyages (une référence citée dans le livre).

 

Le personnage de Cora est attachant, à la fois naïf, innocent et espérant.

Elle souhaite de tout son cœur, mais qu’elle n’ose pas trop ouvrir, pouvoir arrêter de fuir et construire quelque chose.

Mais la réalité de sa couleur la rattrape, mais aussi de sa personne. Car Cora est aussi un symbole qu’il faut éradiquer.

 

J’ai puissamment aimé ce roman dont je me suis représentée toutes les exactions, violences et perversités commises par l’Homme ; mais aussi les lieux traversés par Cora et la description des gares (dont pas une seule ne ressemble à l’autre). C’est un roman très visuel. Et j’imagine parfaitement qu’une adaptation cinématographique pourrait en être tirée.

 

J’ai craint et frémi pour Cora, espéré aussi.

J’ai aimé trouver en elle, comme dans ses compagnons d’infortune, les arrangements historiques et un brin anachroniques, de l’auteur qui confère ainsi à son écrit une teneur atemporelle et donc contemporaine.

Pour l’écrire, ses nombreuses études transparaissent, d’autant qu’il insère de véritables avis de recherches à chaque début de chapitre (Collection numérisées de l’Université de Caroline du Nord à Greensboro).

 

J’aime la fin de ce roman, ouverte, qui nous laisse entrevoir un nouveau visage de ce pays et donc d’espoir… peut-être...

    Parfois, une illusion utile vaut mieux qu’une vérité inutile.

    Un roman à lire, récompensé par le National Book Award et le Prix Pulitzer.

    Il participe au « Challenge 1% Rentrée Littéraire 2017 » de Sophie Hérisson (18/6).

     

    Pour lire et découvrir d’autres ouvrages sur l’esclavage, quelques autres chroniques du blog :

    Belles lectures et découvertes,

    Blandine.

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    M
    Merci d'avoir choisi un de mes titres pour ces matchs #MRL17
    Chouette chronique très documentée...
    Moka, ta marraine !
    Répondre
    B
    Merci à toi Moka pour l'avoir choisi!
    S
    Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi, même si cela reste un roman intéressant. Je suis restée trop distante à mon goût par rapport à Cora et l'aspect fantastique du chemin de fer m'a dérangée malgré les explications apportées par l'auteur.
    Répondre
    B
    Je comprends aussi ton point de vue même si j'ai été imprégnée par cette lecture et son atmosphère.
    N
    Votre chronique est superbe et très complète, bravo Blandine.
    J'hésite encore à acheter ce roman et pourtant il me tente énormément (ai-je peur d'être déçue ?)
    Merci pour le clin d'œil ;-) et pour les nombreuses références que vous citez.
    Belle soirée et à bientôt.
    Répondre
    B
    Merci beaucoup Nancy <3
    Non, je ne pense pas que vous puissiez être déçue, à moins que cela ne soit par rapport à l'attente créée par les critiques élogieuses, peut-être...
    Je n'en avais pas lu avant, mais l'ai fait depuis la parution de la mienne, et quelques avis mitigés ressortent, notamment sur un manque d'élan romanesque, une certaine froideur de la narration. Chose que je n'ai pas perçue, ou qui ne m'a pas dérangée.
    Belle journée à vous!