Mon territoire. Tess SHARPE - 2019

Publié le 12 Janvier 2020

Mon territoire

 

Tess SHARPE

 

Traduit de l’américain par Héloïse ESQUIÉ

 

Editions Sonatine, août 2019

560 pages

 

Thèmes : Famille, Etats-Unis, Héritage, Violences, Condition féminine, Racisme, Thriller.

 

 

Il est des livres dont on sait qu’ils vont nous plaire sans même avoir eu besoin de lire la quatrième de couverture.

Mon territoire est de ceux-là pour moi.

Sa couverture (édition française) est juste sublime et complète à merveille le titre, qui dit beaucoup de la teneur de ce roman/thriller, prenant, haletant, captivant.

 

***

 

Nous sommes en Californie du Nord, là où le climat est rude, changeant, sauvage et dont les habitants sont à sa semblance.

Plus de pionniers et de ruée vers l’or, mais des trafiquants d’armes et de drogues (meth, beuh, cannabis) dont les clans se partagent des territoires qu'il est interdit de franchir.

Limites géographiques, sociales, familiales, raciales et d'"affaires".

 

C’est dans ce territoire escarpé que vit et grandit Harley Jean McKenna, sous la houlette de sous père, dont le seul nom suffit à tenir à distance (à défaut de respect) les hommes, quels qu’ils soient.

Producteur et dealer de meth, usurier, Duke McKenna est un homme dur, fort, intraitable même avec sa fille. Surtout avec sa fille.

Qu’il s’agisse de la protéger ou de l’éduquer, et d’aucuns diraient dresser.

Car Duke, même s’il l’aime, ne l’élève que dans un but : assurer sa succession et faire perdurer son nom et son « entreprise » dans la lignée qu’il a tracée.

 

Aussi, son éducation est-elle faite de sang, de terreur, d’armes, de mises en sécurité, de flair, de fierté, de chasses, de bagarres, d’observation, de survie, de leçons (tout est leçon avec Duke) et de phrases comme des mantras.

Les McKenna ne supplient jamais, mon Harley.

Exploite toujours la faiblesse, mon Harley.

Réfléchis d’abord, réagis ensuite, mon Harley.

Pour lui forger le caractère et faire disparaître en elle toute trace de douceur, de faiblesse(s), voire d’humanité.

Mais Harley n’est pas Duke, n’est pas seulement Duke. Elle est aussi Jeannie, sa mère.

Un petit bout de femme, volontaire, qui avait décidé de prendre sous son aile les femmes meurtries, blessées par les hommes comme par la vie, mais aussi la drogue ou l’alcool, en les installant dans un ancien motel, le Ruby, et dont la gestion a été confiée à Mo, une Indienne qui en a vu de toutes les couleurs et qui sait se défendre.

Mo protège toutes sortes de femmes, au Ruby, et ça les fait encore plus grincer des dents. Les seules rescapées qui aient besoin de protection sont celles qu'elles estiment en être dignes. Et en règle générale, cela signifie qu'il faut que la fille soit blanche, qu'elle n'ait jamais commis une erreur de sa vie, et que celui qui l'a attaquée corresponde à l'diée qu'elles se font d'un agresseur. ça ne peut pas être un type qu'elles aiment bien, qui va à l'église avec elles ou qui travaille avec elles, parce que ça les met mal à l'aise. Alors elles détournent les yeux. Et la femme est coincée, sans la moindre main secourable.

Mais Duke est affaibli et Harley doit gérer, seule.

Personne ne doit savoir ni se douter.

Ni dans le clan et encore moins chez ceux d'en face, les Springfield, dont le "Chef", Carl, a tué sa mère sous ses yeux, lorsqu'elle avait huit ans et blessé Will, le fils de sa compagne d’alors et depuis son Amour.

Bien avant, mais bien plus depuis, la guerre est larvée entre les deux familles, le territoire découpé, l'accord bientôt transgressé.

A cause d'elle.

Par elle.

 

***

 

Ce roman est sombre, terrible, saisissant, puissant, brillant.

Si l’intrigue semble simple et/ou banale avec la succession d’une femme dans un monde d’hommes et l’histoire d’une vengeance en deux temps, suivant deux plans, l’un de construction, l’autre de déconstruction, Mon territoire est en fait bien plus que cela.

 

Il est un roman sur l’identité et sur ce qui nous définit en termes de nom, de choix, de libertés et de possibles. Et ce surtout lorsqu’on est une femme.

 

Il est aussi un roman qui dresse un portrait sans fards des Etats-Unis, en tout cas d’une partie des Etats-Unis, où la violence règne sous toutes ses formes.

Violences machistes et familiales.

Violences éducatives (et celle d’Harley n’y échappe pas).

Violences d’honneur (vengeance)

Violences raciales (contre les Indiens et ancrage d’idées aryennes et  néonazies).

Violences par les armes à feu.

Violences aux frontières poreuses, dans lesquelles la drogue et l’alcool trouve un terrain idéal, favorisé aussi par le chômage.

Il est aussi un hommage à toutes les victimes qui ont réussi à se sortir de ces violences et à aller de l’avant.

 

Tess Sharpe nous tient en haleine tout du long et sait manier les rebondissements et révélations à merveille. Et dire que ce n’est que son premier roman ! (Elle en a écrit d’autres depuis.)

 

Il y a une telle force qui se dégage de ses mots, de ses pages, de ce portrait de femme comme des thèmes portés.

Son écriture est tendue, nerveuse, rugueuse, à l'image du personnage d’Harley et de son plan comme de ce milieu impitoyable et macho.

 

Son choix d’alterner des chapitres du passé et du présent est fort judicieux.

Ils ne sont ni trop courts, ni trop longs, juste assez pour nous immerger, juste assez pour maintenir le suspense et nous faire découvrir tour à tour l’enfance d’Harley et ce qui l’a composée (avec toutes ses premières fois), et ce qu’elle compte faire aujourd’hui.

La fillette de huit ans en moi veut s'enfuir en courant.
L'adolescente de quinze a besoin de l'affronter.
La fille de dix-huit attaquerait, tirant ans peur.
Mais j'ai près de vingt-trois ans, et j'ai déjà été toutes ces filles.
J'ai commis leurs erreurs, et j'ai appris leurs leçons. Leur rage, je l'ai éprouvée.
ça m'a endurcie. Et affûtée. Je suis plus intelligente. Je suis patiente.

L’action réelle ne se passe que sur quelques jours mais on a l’impression de la connaître et de l’accompagner depuis bien plus longtemps. Car Harley, aussi dure soit-elle, est aussi très attachante, dans ses doutes comme dans ses obstinations.

 

Pour conclure, si vous avez aimé Un Hiver de glace de Daniel Woodrell, ce thriller vous plaira, c’est certain !

A l’inverse, si comme pour moi, il ne vous a pas spécialement plu, Mon territoire vous réconciliera avec le genre. Ne passez pas à côté de ce bijou qui est impossible à lâcher avant d’en avoir tourné la dernière page !

EDIT au 17 juin 2020

Tess Sharpe remporte le Grand Prix des Lectrices Elle 2020 !

Découvrez son interview sur le site du magazine Elle (accès possible en abonnement gratuit)

Ce thriller participe au « Challenge 1% Rentrée Littéraire 2019 » de Sophie Hérisson, ainsi qu'au "Petit Bac 2020" d'Enna pour ma 1e ligne, catégorie Lieu.

Belles lectures et découvertes,

Blandine

 

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Commenter cet article

Nancy 12/01/2020 17:25

Même votre chronique est impossible à lâcher alors ce roman doit vraiment être une pépite mais aussi, nécessaire pour dénoncer et mettre à nu certaines vérités, même si c'est une fiction.
Merci pour la présentation Blandine et bon dimanche.

Blandine 13/01/2020 21:31

Oh merci Nancy <3
Il est des fois (et en tout cas souvent pour moi) où la fiction percute plus fort que le non-fiction...
Bonne soirée à vous!

Enna 12/01/2020 10:33

Je suis vraiment très tentée par ce roman!

Blandine 13/01/2020 21:30

Tu l'auras compris je pense, je ne peux que te le recommander^^