Le rêve de Ryôsuke. Durian SUKEGAWA - 2017

Publié le 28 Mai 2017

Le rêve de Ryôsuke

Durian SUKEGAWA

Editions Albin Michel, 3 mai 2017.

320 pages

Thèmes : Japon, rêve, métier, animaux, nourriture, vie insulaire, traditions, quête initiatique.

 

Ryôsuke Kikuchi, 28 ans mais qui paraît plus, ancien cuisiner, suicidaire et taiseux, a été recruté par une agence d'intérim pour aller faire des travaux de terrassement sur l'île d'Aburi pour raccorder des canalisations avant la saison des pluies.

Mais ce métier, auquel il ne connaît strictement rien n’est en fait qu’un prétexte pour venir sur cette île d’à peine 300 habitants, inhospitalière, battue par les vents, escarpée, sans réseaux aucun, ravitaillée par ferry une fois par semaine, et pétrie de traditions comme il va bien vite s’en apercevoir.

Il veut, ou en tout cas espère, y trouver quelqu'un. Un homme dont sa mère, aujourd'hui disparue, lui a souvent parlé et à qui il aimerait remettre un paquet.

Un homme qui a connu son père. Père dont il ne garde qu'un souvenir diffus, un vague sourire et qui s'est suicidé voilà bien des années, emportant avec lui son rêve, et peut-être bien davantage.

Un manque, un questionnement qui obsèdent Ryôsuke.

Avec lui, deux autres jeunes, Tokyoïtes et novices comme lui : Tachikawa, extraverti, maladroit et sanguin, et Kaoru, une jeune fille sensible au look extravagant avec ses nombreux piercings.

Dès leur arrivée, l’hostilité des habitants est palpable. Leur passage devant « Le Président » s’avère peu concluant, déçu par le recrutement, encore raté estime-t-il, de son neveu.

Car le dessein de cet homme est double.

Oui, des travaux sont à faire, mais surtout, il serait bien de peupler et dynamiser l’île, de lui offrir du neuf et une vision moderne et attractive.

Pourtant, si l’idée est là, les agissements et coutumes locales interdisent tout non-conformisme ou désir de changement.

Malgré de multiples péripéties, à l’issue des travaux, Ryôsuke veut rester.

Il a retrouvé Mr Hashida, appelé Hashi, l’ancien ami de son père.

Il a parcouru l’île, découvert ses aspérités, ses reliefs et ses charmes. Sa rencontre avec les « pinzas », comme sont ici nommées les chèvres, est décisive.

Son idée ? Faire du fromage de chèvre.

Une envie pas si nouvelle puisque son père et Hashi, l’ont eu, plus de vingt ans avant. D’abord en métropole, puis Hashi seul, sur cette île, qui lui a servi de refuge puis de nouveau départ.

Mais ce fut une grande désillusion, un terrible échec.

Qu’importe ! Ryôsuke qui veut se fixer un but, qui a des discussions philosophiques sur le sens de la Vie avec ses nouveaux amis, s’obstine.

Est-ce son envie à lui ou le rêve de son père, et d’Hashi, qu’il veut prolonger, une promesse implicite qu’il s’est faite ?

Être ici. Avoir été là. Quelle était la différence ?
Dans la lumière ruisselante, il réfléchit aussi au commencement et à la fin de ce phénomène qu’on nommait soi. Par moments, il ne ressentait plus sa propre existence. Et si ce qu’il croyait être, en réalité, n’existait pas ici-bas ? Et s’il n’était qu’un caprice de l’univers, son existence une simple illusion ondoyant comme un mirage de chaleur ? Ce genre de pensées lui venait souvent. Cela lui semblait lié à ce geste qu’il avait eu de se taillader la poitrine.

Hashi, d’abord, réticent, consent à lui apprendre, à lui donner des conseils.

Et nous lecteurs, sommes aussi invités à les découvrir.

Ils nous emmènent en Italie, avec la mozzarella ou la ricotta, et surtout en France, avec notamment le brocciu corse, les différences sémantiques entre la et le chèvre, entre le lait de vache et celui de chèvre, les méthodes artisanales de production et surtout d’affinage.

Ceci relève un peu du hasard, mais surtout de l’art, et les descriptions gustatives et olfactives se font lyriques.

On croirait manger des nuages.

A propos du brocciu.

D’une main tremblante, il porta le morceau de persillé à sa bouche et le déposa sur sa langue, seulement humectée par l’eau de la rivière souterraine. Il le mastiqua lentement. Sa saveur se déploya. C’était le parfum de l’île, des flaques de soleil dans la forêt. Un bouquet subtil et chatoyant explosait sur son palais, dans sa gorge, entre ses joues. C’était un arôme qu’il n’avait encore jamais goûté. Une fragrance pleine de légèreté s’en dégagea, embaumant ses narines.

D’apprentissages en transgressions, de petites victoires en grandes confrontations, entre légendes et superstitions, Ryôsuke se construit, se sacrifie, s’affirme, se heurte et s’obstine.

 

J’ai beaucoup aimé ce roman, à la fois doux et cruel, mélancolique, ode à la nature et retour aux sources contre ouverture d’esprit et aux autres.

Son rythme est lent, à l’image de son héros orphelin, habitué à la solitude et aimant le silence, mais sans être asocial. C’est qu’il ne sait pas quoi faire de lui-même. Et quand enfin il trouve, il se heurte à un mur, ce qui l’oblige à se bousculer.

J’aime que la fin ait été laissée ouverte.

L’écriture est très descriptive et nous transporte sur cette île, nous fait ressentir les désarrois, incompréhensions, colères mais aussi beautés. Les paysages et les émotions qu’ils dégagent sont très visibles, palpables.

Au-delà, l’auteur s’interroge, et nous interroge, sur le prix de la vie, qu’elle soit humaine ou animale. La seconde étant malheureusement conditionnée par la première.

Et ici, sur cette île, elle est une raison majeure de l’hostilité des habitants, qui vivent de la viande et de la pêche.

-Hashi, vous avez tué un chevreau ? demanda Tachikawa.
-Oui, mais pas pour faire du fromage. Quoi qu’il arrive, ici, les chevreaux mâles sont destinés à la boucherie. Pareil pour les chèvres sauvages prises par les chasseurs. C’est l’estomac d’un de ses animaux. Rien ne se perd en quelque sorte.
-Donc… même pour faire du fromage, impossible de vivre en bonne entente avec les chèvres » constata Kaoru.

Le Président lui lança un œil noir et se racla la gorge.
« Kikuchi, toi, tu n’es clairement pas fait pour cette île, c’est clair.
Tu n’essaies pas de nous comprendre. Par exemple, depuis tout à l’heure, tu nous parles de chèvres sauvages, mais ça n’existe pas. Ces pinzas sont élevées ici pour être chassées et mangées. On les laisse exprès retourner à l’état sauvage. C’est comme une réserve, si tu veux. Parce que nous, on mange les chèvres. Et vous, vous débarquez ici et vous venez vous en mêler. Du fromage ? Peuh ! Je peux vivre sans fromage. Et historiquement, c’est pareil en métropole. Tu crois qu’il y en avait du fromage, à l’époque d’Edo ? Ieyasu Tokugawa mangeait-il du fromage ? »

Le dessin de couverture, de Tatsuo Kiuchi est très beau, contenant beaucoup du roman : les banians, les chèvres, les jizô (statuettes érigées pour apaiser les mânes de ceux qui sont morts ici) et l’ouverture vers et sur la mer…

Par contre, le quatrième de couverture contient une erreur.

 

Une petite précision sur le fromage et la présure (= ici la caillette, issue de la paroi du quatrième estomac du veau ou du lait, qui sert à faire cailler le lait).

Dans le roman, Hashi dit qu’elle est indispensable à la fabrication du fromage. Au Japon peut-être, je ne sais pas, mais en France non, car cela dépend du type de fromage/et des appellations, et il existe plusieurs types de présure. Pour en savoir plus, CLIC.

 

Merci à Babelio et à son opération Masse Critique, ainsi qu’à Albin Michel.

Ce roman participe au « Petit Bac 2017 » d’Enna pour ma quatrième ligne, catégorie Prénom, ainsi qu'au Challenge "Des livres en cuisine 2017" de Bidib.

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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