Varsovie Varsovie. Ils vont sauver les archives de l’oubli. Didier ZUILI – 2017 (BD)

Publié le 15 Mars 2017

Varsovie Varsovie

Ils vont sauver les archives de l’oubli

Texte et dessins de Didier ZUILI

Editions Marabout, collection « Marabulles », 1er mars 2017

128 pages

Thèmes : Pologne, Shoah, Résistance, témoignage, archives, transmission, mémoire.

 

L’Histoire, on la connaît.

Et pourtant…

On croit la connaître.

Car elle n’a de cesse de se révéler à nous et de se dévoiler sous un autre jour. Parce que de nouvelles recherches et analyses complètent, contredisent ou invalident les anciennes, parce que des archives sont dévoilées, parce que des témoignages surgissent…

L’Histoire est sans cesse en mouvement.

Cet album, s’il en était besoin, nous le prouve en nous livrant une histoire à la fois tristement connue mais injustement anonyme.

 

Connaissez-vous Emanuel Ringelblum ?

Personnellement, je ne le connaissais pas, ni lui ni ce qu’il a accompli jusqu’à ce que je lise cet album.

Je trouve cela fabuleux de découvrir des destins de tout ordre (le sien, celui de « Young », d’Alice Guy, de Marie Marvingt ou de Justes pour ne citer que ces noms), par le biais de BD ou livres.

Didier Zuili nous présente donc ce qu’a fait Emanuel Ringelblum au-travers de portraits pluriels et entremêlés, d’hier et d’aujourd’hui.

Né en 1900, cet historien polonais, militant social et politique comprend, dès l’invasion de la Pologne par les Allemands en septembre 1939, que le sort des Juifs d’Europe est quasi scellé.

Intuition malheureusement confirmée par l’instauration progressive du ghetto à Varsovie et sa fermeture en novembre 1940, concentrant, dans 8% de la ville, environ 400 000 personnes, souffrant de faim, de froid, avec l’omniprésence de la mort, de terreurs, exactions, ou humiliations quotidiennes exercées tant par les Nazis que les miliciens du Judenrat (conseil juif).

Dès les premières mesures antisémites, Emanuel Ringelblum décide de créer un groupe d’écriture, qui se réunit le samedi et est appelé, par ironie, Oyneg Shabbes (« Les joies du shabbat ») afin de témoigner aux générations futures de leur vie dans le ghetto, de leur résistance, qu’elle soit physique ou lettrée (et bien que les écoles aient été fermées, les enfants continuent d’être instruits clandestinement).

Pendant trois ans, le groupe va réunir des milliers de documents sous formes de témoignages, d’essais, de journaux intimes, de dessins d’affiches murales. Tout qui retranscrit la vie dans le ghetto.

Les nazis ont une haine des Juifs froide et méthodique.
Hélas, nous ne sommes pas les seuls sur leurs listes de mort. Après avoir terminé leur projet diabolique, ils voudront effacer toutes les traces de leurs crimes.
Quand nous gagnerons cette guerre, il sera trop tard pour sauver nos millions de vies, mais avec nos archives, les générations futures connaîtront la vérité.
(…)
L’histoire se souviendra qu’une poignée de survivants a pris les armes contre cette horde de criminels qui tient le monde sous sa botte.
Ce sont les luttes justes passées, présentes et à venir qui permettent à l’humanité de rester debout. Monsieur Heller, l’oubli serait notre seconde mort.
L’histoire ne peut pas être écrite par des faussaires.
Nos écrits sont des balles. Un jour, ces balles atteindront nos bourreaux. Notre résistance de papier traversera l’histoire et nous rendra justice.

Page 74

En 1942, la certitude de l’extermination des Juifs à Treblinka est confirmée par différents témoignages (par David Nowodworski et Jacob Grojanowski notamment) alors que la population juive a chuté à 55000 personnes.

Le groupe continue son action, de manière plus restreinte, jusqu’en janvier 1943.

Les documents collectés sont alors cachés dans trois bidons de lait et dix boîtes métalliques et enfouis dans les caves des trois maisons différentes du ghetto.

Ceci est accompli un peu avant que n’éclate la Révolte du 19 avril au 16 mai 1943.

A ce jour 27000 pages ont été retrouvées, dans deux lieux différents. En 1946 et en 1950.

Des hypothèses contraires circulent toujours concernant le troisième emplacement.

Les « Archives Ringelblum » font partie du Patrimoine Mondial de l’Unesco.

« Ce que nous n’avons pas pu crier au monde, nous l’avons enfoui dans le sol. »

David Gruber, page 118

Dans l’une des caisses des archives du ghetto retrouvées après la guerre, on peut lire le « testament d’un jeune Juif de dix-neuf ans, David Graber, qui avait été chargé de l’enfouissement de la première partie de ces documents. Graber en avait profité pour enterrer également ses « dernières volontés » ; »Ce que nous ne pouvions transmettre, nos cris, nos hurlements, nous l’avons enterré. J’aimerais vivre pour voir le jour où cet immense trésor sera découvert et fera éclater la vérité à la face du monde. Ainsi le monde saura tout. Ainsi ceux qui ne l’ont pas vécu pourront se rendre compte de la chance qu’ils ont eue, tandis que nous serons comme des vétéran, la poitrine ornée de médailles.
Puisse ce trésor tomber dans de bonnes mains, puisse-t-il se conserver jusqu’à des jours meilleurs, pour alerter le monde de ce qui a été connu et commis au XXe siècle.

Page 124

L’album se clôt par plusieurs pages documentaires, rédigées par Georges Bensoussan, et qui présentent l’histoire du ghetto de Varsovie de 1939 à 1943.

C’est l’une des bribes de cette histoire que nous livre là Didier Zulli, en mettant en avant, et en autant de chapitres, les personnages tout en nuances d’Emanuel et Yeoudith Ringelblum, Avram, Sarah, Jonasz et Shaïa Heller ; Adam Czeniakow ; Yentl Perlmann…

Cette dernière est présentée plus longuement, car elle est une survivante du Ghetto de Varsovie, sauvée grâce au jeune Jonasz Heller.

Enseignante d’histoire contemporaine à la retraite, elle revient à Varsovie pour fêter l’anniversaire des 74 ans de la Révolte du ghetto et témoigner auprès des lycéens, qui ont commencé un journal que l’on retrouve à la fin de l’album.

Deux dates relatives à ce retour m’ont posé question : Yentl retrouve les lycéens un 18 avril 2017 (donc à venir) mais s’en retourne chez elle un jeudi 1er mars 2017 (qui est en réalité un mercredi). Ceci jette un trouble et amène de la confusion sur un récit qui ne devrait pas en comporter.

Les dessins sont très particuliers. Sombres, sales, comme torturés.

Ils rendent très bien cette atmosphère glauque et oppressante qui devait régner dans le ghetto faite de peur, de mort, de faim, de risques et d’injustices. Parfois, quelques photographies se mêlent à eux.

Les visages et les yeux des personnages m’ont interpellée.

Certains traits me semblent familiers, comme appartenant à d’autres dessinateurs (exemple avec des « gros nez ») ou bien des objets ou visages qui semblent incongrus (cf en bas à droite de cette page)

Mais l’essentiel n’est pas là, non ?

Il réside dans la nécessité de faire sortir de l’anonymat, pire de l’oubli, toutes les personnes qui, au péril de leur vie, ont combattu, résisté, œuvré, que ce soit avec des armes de métal ou de mots.

Emanuel Ringelblum et les membres de son collectif en font partie.

Et il nous incombe de faire perdurer et connaître leur lutte et message.

« Qui sera le témoin des témoins ? »

Cette importante question relative au « travail de mémoire », voire au « devoir de mémoire », devient de plus en plus prégnante au fur et à mesure que disparaissent ceux qui ont vécu ces horreurs.

D'où la double lecture du sous-titre de cette BD... "sauver les archives de l'oubli."

« Ceux qui ne connaissent pas leur histoire s’exposent à ce qu’elle recommence. »

Elie Wiesel, survivant de la Shoah et Prix Nobel de la Paix.

Cet album participe au RDV BD de la semaine qui se passe aujourd’hui Chez Stephie (Retrouvez-y toutes les participations du jour - CLIC) ainsi qu’au “Petit Bac 2017” d’Enna, pour ma deuxième ligne, catégorie Lieu.

 

 

 

 

 

Merci aux Editions Marabout.

 

 

 

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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Commenter cet article

Shabbat Goy 28/04/2017 10:38

Le ghetto a été bouclé en novembre 1940, pas 1939.
Le soulèvement du ghetto, c'est du 19 avril 1943 au 16 mai 1943.
Concernant l'emplacement des archives jamais retrouvées, elles avaient été enterrées dans une cave d'un immeuble de la rue Świętojerska, sur une section de rue disparue aujourd'hui et occupée par la partie nord du jardin Kraśinski et les jardins de l'ambassade de Chine. Des fouilles ont été entreprises lors de la rénovation du parc, quelques années en arrière, dans les fondations d'un immeuble d'avant guerre, sans succès.

Blandine 28/04/2017 17:29

Bonjour,
Merci pour ces précisions (et correction).

Nancy 16/03/2017 07:35

Quel article poignant ! Je vais essayer de triuver cette BD et je vous remercie pour la decouverte.
Merci aux livres et a tous ces témoins qui permettent de mieux comprendre pour faire la lumière sur les zones sombres de l'Histoire.
Belle journée Blandine !

Blandine 16/03/2017 23:18

Merci Nancy <3
Je suis toujours un peu triste de n'avoir pas su/connu avant ces destinées/histoires (d'autant que j'ai fais des études d'Histoire et ai beaucoup lu sur la période) mais en même temps, je suis contente de pouvoir continuer à découvrir et de pouvoir transmettre une petite part de ces histoires et vies.
Oh oui, heureusement que les livres sont là! Belle soirée à vous!

Noukette 15/03/2017 18:46

Ce que je vois des dessins me plait beaucoup, pour le reste je suis presque sûre d'aimer cet album !

Blandine 16/03/2017 23:15

Je crois aussi qu'il pourrait te plaire, ainsi qu'à tes élèves!

Mo 15/03/2017 16:04

Très beau cet album. Très agréable à lire aussi. Révoltant par moment de voir et/ou de constater (de nouveau) toutes les ignominies qui été pratiquées sous prétexte d'une idéologie

Blandine 15/03/2017 17:52

Tout à fait! mais sus une forme ou une autre, cela perdure...

Nathalie 15/03/2017 15:49

Je passe mon tour pour cette fois-ci. Même si le devoir de mémoire est indispensable, c'est vrai, aujourd'hui je veux égoïstement profiter du soleil et lire quelque chose d'amusant !

Blandine 15/03/2017 15:54

tu reviendras quand il fera moche (c'est-à-dire bientôt ;-) ) Blague à part, je te conseille vraiment cet album!