Sur cette terre comme au ciel. Davide ENIA - 2016

Publié le 25 Mars 2017

Sur cette terre comme au ciel

Davide ENIA

Traduction : Françoise BRUN

Editions Albin Michel, août 2016. (Italie, Così in terra – 2012)

416 pages

Thèmes : Sicile, famille, guerre, transmission intergénérationnelle, corps, boxe, amitié, amour, quête initiatique, masculinité, dialecte.

Dans le cadre du Challenge « Il viaggio », Paolina nous emmène en Sicile et nous a proposé de faire une Lecture Commune autour de ce livre. C’est donc sans rien en savoir (mais avec confiance !) que je me suis laissée embarquer dans ce (premier) roman cru, dur et beau, à la narration atypique.

Il me faut dire que, sans, je ne l'aurais certainement pas lu. D'autant que la couverture ne m'attire pas vraiment et que je ne l'ai pas vu sur les réseaux sociaux et blogs, ne suscitant donc pas d'envie. Dommage! 

Davide Enia nous emmène à la rencontre d’une famille palermitaine des années 1980, et nous fait remonter son histoire sur trois générations par le biais de portraits croisés, et essentiellement masculins.

Davidù a 9 ans au début du roman et nous le suivons durant une petite dizaine d’années.

Orphelin de père, élevé par sa mère (Zina) infirmière, ses grands-parents paternels et son grand-oncle, on le voit grandir, s’affermir, se chercher, tomber amoureux, éclore

Bien qu’il s’en défende, il devient l’ami de Gerruso, souffre-douleur de la bande d’alors. La principale qualité de ce dernier, à la touchante naïveté, étant qu’il est le cousin de la belle et indépendante Nina, cheveux roux, yeux noirs, une odeur de citron et de sel... Et dont il tombe amoureux dès le premier regard. Ces deux-là n’auront de cesse de se retrouver de manière décousue, mais prégnante, tout au long du roman.

De son grand-père Rosario, de son grand-oncle Umbertino et de son père, Francesco surnommé le Paladin, il a hérité le goût, et le don, de la boxe.

"La boxe, c'est pas juste donner des coups de poings et en recevoir, c'est une discipline qui apprend le respect et le sacrifice".

Chaque boxeur est un monde à part, une expérience à soi tout seul.

Page 266

Lui-même appelé Poète (merci Nina !) sur le ring, il évolue rapidement, enchaîne les entraînements et les matchs en vue de la finale pour le titre national.

Une finale qui cristallise tous les espoirs et rêves de ces hommes, un titre qui leur a toujours échappé.

Mais loin de l’étouffer, cela le porte, l’enrichit et le galvanise. Il est leur continuité.

Car il connaît les parcours de ses aînés, leurs expériences avec et sans les gants, les âpretés et vicissitudes de leurs vies. Il apprend la valeur de la persévérance et du courage.

Le rapport au corps est très présent dans ce roman, tant par les efforts (pour le sport notamment) que les privations.

 

En trois parties non chapitrées, au gré d’une chronologie bouleversée, faite d’allers-retours entre le présent et un passé plus ou moins lointain (deuxième guerre mondiale) et de passages d’un personnage à un autre avec juste un saut de ligne, l’histoire de chacun nous est contée. Ce puzzle, d'abord déconcertant, m'a happée et donné envie d’en savoir toujours plus.

Par exemple, l’issue d’un match nous est dévoilée avant son déroulement, lui-même décrit par petits bouts. C'est haletant, intense. Moi qui aime la boxe, j'ai adoré les nombreuses descriptions relatives à ce sport.

Le parallèle avec le cheminement de Davidù se fait alors tout en subtilités.

 

Il y a :

Rosario, son grand-père. Cuisinier, il pèse chacun de ses mots. Prisonnier dans un camp d’Afrique du Nord durant la Deuxième Guerre mondiale, il a ensuite du partir en Allemagne pour subvenir aux besoins de sa famille. Il est marié à Provvidenza, une ancienne institutrice qui a tenu à enseigner le latin et la valeur des mots à son petit-fils.

- Grand-mère pense qu’entrer dans une histoire est une œuvre d’art. Et savoir en sortir, un chef-d’œuvre.

Umbertino, son grand-oncle maternel, qui a connu les bombes américaines sur la Sicile, ancien boxeur entraîné puis lâché par le Nègre et devenu gérant d’une salle de boxe.

Et sa mémoire repêcha en même temps un souvenir qu’il croyait avoir refoulé. La première fois que le Nègre lui avait expliqué comment on frappe le sac. Il y a deux façons. La première, quand le sac s’éloigne et le coup alors sera un défoulement, un geste long, avec l’articulation en ouverture. Le second, quand le sac revient, un coup bas, les coudes près des côtes. Ne jamais frapper le sac quand il est immobile. On frappe ce qui bouge, pour déséquilibrer ou pour freiner. La vie est dans le mouvement, ce qui est immobile est mort. Frapper un sac qui ne bouge pas, ça ne fait que te bousiller les doigts.

Page 89

Comme entraîneur, il utilise des méthodes dites « à l’ancienne » et avec son compère Franco, il use de procédés bien peu orthodoxes, mais bigrement efficaces, pour affaiblir les adversaires de Davidù.

Il est un modèle à la fois paternel, viril et machiste.

Francesco, son père, l’absent dont l’ombre et le souvenir se rappelle à chacun et partout, jusque dans le fragment brisé d’un verre.

Comme dans un jeu de miroir opposé, Davide Enia, nous dresse le portrait de sa ville, Palerme. Précarité et mafia gangréneuse, il s’en émane une atmosphère torve, sale et menaçante. Et parmi laquelle, la jeunesse tente de sortir.

-Il y a la même atmosphère de misère que dans ma jeunesse. Mais en ce temps-là le monde entier était en guerre, alors que là le monde fait comme si de rien n’était, pendant qu’en ville on se tue entre frères. La mafia a apporté le meurtre à l’intérieur des familles.

Page 302

Mais quelque chose s’était cassé. La guerre, avant, elle était dans les récits des survivants, ces souvenirs qui se transmettaient à la fin du déjeuner le dimanche. Les ruines toujours présentes dans le centre-ville nous rappelaient que oui, il y avait eu une guerre, et destructrice, mais finie. L’explosion d’une bombe, par contre, ramena la guerre dans le présent.
Ce fut un point de non-retour, rien à voir avec les coups de feu échangés. On ne pouvait plus faire semblant. Le quotidien en fut bouleversé, la ville aussi, qui connut la militarisation massive. La première conséquence de ce climat de tension fut l’affinement de l’art du « quartiò », cet art de flairer le danger.

Page 311

Ce bouillonnant premier roman (mais pas premier écrit de l’auteur) est un pari osé, audacieux, et brillamment relevé.

Sa thématique et sa narration, empreinte de dialecte sicilien, m’ont totalement immergée, et j’espère vous avoir donné envie de le lire !

Découvrez les avis de Martine, Paolina (merci beaucoup!), Marion, Eimelle, Victoria, et Olivier.

Et aussi de Virginie.

Ce roman est en lice pour le Prix Roman Fnac 2016 et a obtenu le Prix Brignolles 2016. En Italie, il a été finaliste des Prix Strega et Bancarella.

Ce roman participe aussi au Challenge « 1% Rentrée Littéraire 2016 » de Sophie Hérisson (35/18).

Sur le travail des Italiens d’après-guerre partis loin de chez eux pour gagner de l’argent, je vous conseille la lecture de l’album Mon papa pirate de Davide Cali. CLIC

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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Commenter cet article

Marion 26/03/2017 03:04

« Un roman cru, dur et beau. » Oui, c'est exactement ça, tu synthétises parfaitement « l'esprit » de ce très beau livre (en tout cas, tel que je l'ai perçu moi aussi). Cela s'applique au roman en effet, mais pourrait aussi décrire les hommes eux-mêmes et la ville aussi je crois.
Ton billet me remémore les passages sur la guerre, c'est vrai qu'ils sont sublimes !
Oui vraiment, un grand écrivain que ce Davide Enia. Vivement son prochain livre !

Blandine 26/03/2017 13:13

Merci Marion! Oui, tu as raison, c'est comme des cercles. Lorsque j'écrivais sur Rosario, je pensais particulièrement au moment où il cherchait D'Arpa dans les décombres, mais il y a tant de moments forts dans ce roman! Oh oui, vivement son prochain!

Nancy 25/03/2017 21:24

Le principe des lectures communes est super intéressant, pour dépasser ses préjugés peut-être aussi ?
Effectivement ce roman atypique ne m'aurait pas donné envie, ni par sa couv' ni par son résumé, mais votre chronique est très positive. Et puis le côté transmission m'attire toujours ;-)
Belle soirée Blandine !

Blandine 25/03/2017 23:27

Merci beaucoup Nancy <3
Oh oui tout à fait, les Lectures Communes nous permettent cela. C'est vraiment très intéressant!J'ai dévoré ce roman. Sa narration en apparence décousue pourrait en décourager ou faire perdre le fil, mais cela m'a tenue en haleine!
Belle soirée à vous!

Martine 25/03/2017 19:53

C'est marrant parce que, moi, au contraire, la couv m'a interpellé et le résume m'a fait hésité. Puis, l'élan général aidant, je l'ai ouvert et... :-)
Vraiment très heureuse de partager ce coup de coeur avec vous!

Blandine 25/03/2017 20:41

Oh oui moi aussi!
C'est intéressant de lire nos réticences à chacun(e) et de découvrir qu'on a su aller au-delà! Comme disait Eimelle, c'est là que les lectures communes prennent tout leur sens!

eimelle 25/03/2017 11:52

un livre dont le thème ne m'attirait pas au départ, et finalement, une belle découverte!

Blandine 25/03/2017 18:47

Oh que oui! Personnellement, c'est la couverture qui ne me tentait pas, mais dès que j'ai lu le 4e de couverture, j'ai été conquise!