Chronique des jours de cendre. Louise CARON

Publié le 8 Février 2016

Chronique des jours de cendre. Louise CARON

Chronique des jours de cendre.

Louise CARON.

Éditions Aux Forges de Vulcain, 9 avril 2015.

279 pages.

Thèmes abordés : guerre américano-irakienne, politique, religion, condition des femmes, roman à deux voix.

Ce roman coup de poing m’a happée, bouleversée, questionnée. Il est de ceux qui habitent ses lecteurs longtemps après en avoir tourné les dernières pages. Et pas uniquement parce qu’il fait écho à une brûlante actualité.

Chronique des jours de cendre nous relate l’après-guerre en Irak après la chute de Saddam Hussein, pendant la mission pseudo-démocratique des Américains.

Nous sommes en 2007.

Dans ce pays exsangue règnent l'insécurité, la violence, la religion détournée et la peur, paranoïaque, dangereuse, manipulatrice, aveugle. Une attitude, une parole, une absence, une rumeur brisent femmes et hommes, familles, destins, colportent haines et vengeances.

C’est au cœur de ce marasme que Louise Caron nous fait faire connaissance avec Sohrab Haguigui, Naïm Benali et le sergent Niko Barnes.

Parce que la guerre englue, étouffe, broie des individualités, qui se confrontent, s’opposent et se ressemblent, l’auteure a opté pour une narration à deux voix, les faisant s’alterner à chaque chapitre, nous permettant, à nous lecteurs, d’appréhender la dualité de chaque situation, sans parti-pris.

On entend d’abord celle de Sohrab.

Une jeune fille libre, cultivée et éduquée dans un esprit d’ouverture au monde par son père, Erwan. Libéral, ancien biologiste et humilié, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Et davantage encore depuis la mort de son fils aîné et la disparition de son cadet, Mazin. La mère est partie à sa manière, d’aucuns diraient qu’elle est devenue folle.

Malgré ses convictions, Sohrab décide de suivre le désir de vengeance de son petit-ami Naïm, dont le père vient d’être assassiné suite à un assaut des Américains dans leur traque des terroristes. Lui, artiste et poète, à l’identité complexe et inconsciente, s’est laissé convaincre par le discours fanatico-politico-religieux de Mustafa, rattaché au groupe radical de Moqtada.

-J’avais confiance dans les Américains. Je pensais qu’ils nous aideraient et qu’une fois Saddam chassé, la démocratie pourraient s’installer, qu’on accèderait à la liberté et à la paix. Je comparais cela à un chemin de ronces qu’il fallait accepter d’emprunter parce qu’au bout on trouverait un jardin de roses. J’avais tort. Ils ont bombardé nos maisons, nos vestiges, détruit nos musées. Ils nous méprisent et se comportent en maîtres. Tu constates comme moi que l’occupation a augmenté l’insécurité et, à min grand regret, les élections n’ont rien arrangé.
Les religieux de toutes tendances se combattent plus que jamais pour savoir qui aura davantage d’influence. Ils ne sont d’accord sur rien, à part sur les moyens de nous pourrir la vie. Les Américains sont responsables du chaos. Une fois qu’ils auront quitté le pays, les attentats s’arrêteront, tout rentrera dans l’ordre.

Page 19.

Pour ne pas le laisser, ou plutôt pour ne pas rester seule, et avec l’idée illusoire de le protéger, d’abord de lui-même, Sohrab devient Hama. Le muet, l’idiot.

Elle et Naïm se retrouvent avec plusieurs hommes, d’âges, parcours et motivations différents, embarqués dans un camp. Entraînements durs, essais de tirs, longs discours enflammés font passer les semaines.

Parmi eux, il y a Zhouar, un ancien médecin. Il apprécie Naïm mais déteste Sohrab, dont il a percé le secret, et qu’il désire violemment.

Par deux fois, sa vie a basculé, emportant sa famille dans le nombre, incalculable, injuste, et inhérent à toute guerre, celui des « dommages collatéraux ». Depuis, il cherche à incarner les mots vengeance, attentat et sacrifice, quelque soit la cause à défendre, dans le seul but de voir trépasser le commandant Smith.

La deuxième voix est celle du sergent Niko Barnes.

Subalterne de Smith, il est à la limite du burn-out et gavé de cachets en tout genre. Il est maintenu à son poste car il est très apprécié de ses hommes. Et Smith espère beaucoup de lui comme de la fraternisation et de l’œuvre de reconstruction promise par les Etats-Unis. Illusion noble qui lui coûtera beaucoup, remplacé par Straw, une brute de la vieille école, qui répète à l’envie : « On ne fait pas d’omelettes dans casser des œufs. » ce que le régime de Saddam Hussein disait ainsi : « Mieux vaut tuer un innocent que de voir courir un coupable » (Pages 50-51).

Solitaire et colérique, Barnes se confie à ses carnets qu’il noircit de ses pensées sombres et folles, de ses souvenirs, doutes et culpabilités. Il ne comprend plus sa présence en Irak, s’interroge sur sa condition de soldat, qui ne le contraint qu’à obéir. Encore, toujours.

Depuis qu’il était en Irak, il n’avait vu qu’un pays de ruines.
Des fantômes de vestiges, ou l’inverse. Ce qu’Avery ignorait, ce que Lopez et Barnes ignoraient, ce qu’ils ignoraient tous ou presque dans cette armée suréquipée, c’était l’importance des civilisations qui s’étaient succédé dans cette région qu’ils ravageaient.
Connaître la différence entre les Perses et les Arabes n’avait pas fait partie de l’instruction militaire. On les avait débarqués dans le désert, remplis des certitudes de la propagande, la tête bourrée d’idées simplistes : à savoir qu’ici coulait l’or noir et que la région abritait des barbares qui en voulaient à l’Amérique.

Page 35.

C’est à la suite d’une horrible bavure, énième effet collatéral, que les chemins de ces deux personnages vont se croiser, se répondre, s’inverser et justifier les haines réciproques. Alors que Sohrab sombre, lui commence à émerger, à entrevoir un futur, un possible, loin de tout ce chaos.

Jusqu’à la fin, amère, empreinte de fatalité, au goût de cendre...

Jusqu’où la guerre peut-elle aller, transformer les êtres pour n’imposer que la loi de la violence, à coup de mensonges, d’humiliations, de perversion de leurs idéaux et de leur humanité ?

Y a-t-il une issue ?

Chronique des jours de cendre pose des questions qui dérangent et retranscrit tout le paradoxe de cette guerre (et de celles qui suivent), choc de cultures et de civilisations.

Ce roman fait partie des livres qui font mal, mais qui sont nécessaires, qui me font sentir moins naïve face au monde, mais devant lequel je me sens si impuissante. Des livres qui font mal car j’ai le sentiment cruel et coupable d’abandonner les personnages dans leurs situations inextricables. Jouets des manipulations d’autres.

Je me suis attachée à Sohrab, j’ai plaint Barnes.

J’ai ralenti ma lecture pour ne pas la quitter. Pour ne pas lire/voir la chute, entrevue, et qui me ramène à celle du roman de Yasmina Khadra, L’attentat (2005).

Et ces livres qui me font penser que les seules leçons que les Hommes retiennent de l’Histoire, ce ne sont ni l’horreur ni les souffrances ni les exactions ni les crimes subis et qui ont brisés tant de personnes. Mais des sentiments mauvais et primaires, des manières de tuer et de briser qui ne demandent qu’à être réemployées et constamment perfectionnées.

A ce jeu-là, les plus stupides sont toujours les plus dangereux, dissimulés sous le masque du citoyen ordinaire. Mustafa était de l’engeance de ceux qui avaient abhorré, avili, parqué, torturé, gazé, brûlé des millions d’hommes au nom d’une soi-disant supériorité idéologique.

Page 192.

En parallèle, l’auteure nous dresse le portrait de l’Irak, d’hier et d’aujourd’hui, où désormais la religion, sortie de la sphère privée, se confond avec la politique.

La condition des femmes y est préoccupante, de plus en plus abîmée (retour du hidjab, mariages forcés et notamment de jeunes filles à peine pubères, peur de l’éducation...).

Pour être libre, du moins le croit-elle, Sohrab a recours au travestissement. Cet aspect n’est pas sans me rappeler mes lectures de l'an passé avec Bacha Posh de Charlotte Erlih, La perle et la coquille de Nadia Hashimi, Parvana de Deborah Ellis, bien que ces romans se situent en Afghanistan.

Paradoxalement, La femme est à la fois actrice et soumise, utile et utilisée. Elle n’est pas toujours si innocente, que ce soit aux USA ou en Irak, et participe activement à la guerre. Féminité niée, liberté invoquée mais piétinée.

Préserve au moins les apparences. N’ajoute pas le déshonneur des détails au chagrin de ta famille.

Page 217.

Et l’honneur, l’honneur, toujours l’honneur. Mot vain à force d’être employé et répété.

Que ne fait-on pas en son nom ?

L’auteure s’est beaucoup documentée et a retranscrit quelques éléments réels dans la narration (tel un extrait du discours de George W. Bush du 11 janvier 2007).

Le cadre physique du roman est parfaitement posé et maîtrisé. Il est en réalité le prolongement de la pièce de théâtre Comme un parfum d’épices dans les odeurs de menthe, lauréat du Prix d’Écriture théâtrale NIACA 2012.

Dans une interview, retranscrite sur son blog ou sur le site de l’éditeur, l’auteure nous dévoile ce qui l’a aidée à passer à cet autre mode de narration, et que je vous invite grandement à aller lire et voir.

Une sorte de suite à Chronique des jours de cendre est à venir en 2017 chez le même éditeur, sous le titre : Rumeurs du Mississippi.

Un grand merci aux éditions Aux Forges de Vulcain et particulièrement à David Meulemans pour m’avoir permis de lire ce roman, coup de et au coeur.

Par ailleurs, j'en apprécie beaucoup la couverture.

Je vous ai déjà présenté deux romans parus chez cette maison d’éditions :

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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"La Bataille d’Alexandre à Issos" d'Albrecht Altdorfer - 1529.

"La Bataille d’Alexandre à Issos" d'Albrecht Altdorfer - 1529.

De la tombée du jour jusqu’à l’aube, le temps qu’avaient duré leurs échanges, le ciel était passé par toutes les nuances du bleu ; du turquoise au cobalt, de l’indigo à l’ardoise. Quand Sohrab et Farah, épuisées, se séparèrent, le bleu nuit commençait à virer au pastel délavé par le point du jour.

Page 257.

Rédigé par Blandine

Publié dans #Coups de coeur, #Romans français, #Guerre, #Condition féminine

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Commenter cet article

Nancy 08/02/2016 22:24

Je n'ai pas le courage de Nathalie et me contente pour l'instant de lire vos chroniques dont les mots me font déjà frissonner.
Ces lectures sont nécessaires mais presque trop fortes...
Je comprends que ce soit difficile de quitter de tels personnages, allez-vous réussir trouver un autre beau roman pour vous plonger dedans ?
Belle soirée Blandine !

Blandine 08/02/2016 23:00

Merci beaucoup Nancy!
Je suis toujours plongée dans la guerre, qu'elle soit d'hier ou d'aujourd'hui et vais y rester encore un peu!
Belle soirée à vous aussi :-)

Nathalie 08/02/2016 15:33

Je passe mon tour pour celui-là. Déjà qu'à cause de toi je suis en train de lire "Otages intimes"... Après, il me faudra un truc plus gai !!! ;)

Blandine 08/02/2016 22:59

Je crois que j'imagine bien ;-)

Nathalie 08/02/2016 16:27

Madame est trop bonne !!! =D
Si tu voyais tout ce que j'ai à lire déjà...

Blandine 08/02/2016 15:39

Non, grâce à moi ;-) (j'attends ton avis final, hein!)
Et pour celui-ci, il faut que tu le lises, si si! Mais après une petite pause, je te l'accorde^^