Nous tous sommes innocents. Cathy JURADO-LECINA

Publié le 26 Janvier 2016

Nous tous sommes innocents. Cathy JURADO-LECINA

Nous tous sommes innocents.

Cathy JURADO-LECINA.

Éditions Aux Forges de Vulcain, janvier 2015.

208 pages.

Thèmes abordés : famille et relations intergénérationnelles, fatalité, amour, ruralité.

J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman, je ne saurais trop dire pourquoi car sa thématique, la famille, ses transmissions et son conditionnement, est un thème qui m’intéresse et me préoccupe même.

Il m’a donc fallu le laisser, le reprendre, recommencer pour pleinement entrer dans l’écriture de l’auteure, forte, imagée, « terroir ». Puis il y a eu le déclic, je ne saurais pas dire à quel moment, mais à partir de là, je n’ai plus pu le lâcher.

Et maintenant ce sont les mots pour le décrire qui viennent difficilement.

Ce premier roman, issu d’une histoire vraie, nous livre la lente dépression d’un homme, conditionné, enfermé inconscient dans un modèle familial, et qui voit peu à peu son être, son monde, ses espoirs, être déçus, crevés, avortés, emportés, sans que rien ne puisse l’en empêcher.

Mais on l’a vu, lui. On l’a vu s’éteindre d’un coup, comme si on lui avait soufflé dessus.
Quelque chose s’est effondré, émietté. Quelque chose de Jeannot s’est pulvérisé, et ensuite n’a fait que se disperser peu à peu, comme une nuée de poussière dans le vent.

Page 167.

Cette famille, c’est celle de Jean Jehan. Fils de Martin, surnommé la Corneille, et de Joséphine qui a été tondue à la Libération. Il aurait pu faire de grandes choses, Jean, il aurait pu partir de Maldict, faire des études, être quelqu’un, devenir instituteur peut-être. Il était doué pour les lettres, les mots, les histoires. Mais rien qui ne serve dans une ferme…

Il aurait pu, s'il n'y avait eu son père, les Passereaux à tenir, coincé entre sa grande sœur Claudine, autoritaire, ne supportant pas l'endroit mais y restant, et sa petite sœur Paule, un peu particulière, mais pas folle, surtout pas. Et puis Odette… Douce, délicate, sensible, silencieuse.

Il aurait pu mais le père n'a pas voulu alors il est resté. Il n’a pas osé le défier. Il n’a pas pu se marier avec Odette, alors il s’est enfui comme il a pu, engagé pour l’Algérie.

Ce qu'il y a fait là-bas, par contre... on ne sait pas trop... Mais ça l'a transformé. Et sa famille avec. Sœur aigrie, mère soumise, père suicidé, la ferme périclitant, les migraines, les voix et les pensées dévastatrices toujours plus nombreuses. Alors Jean reproduit, peu à peu, les gestes et le comportement paternel, sombre, se condamne tout en espérant sa libération, son futur, sa postérité par le biais de sa sœur, Paule.

L’innocente, la seule qui l’aide à tenir. Avec ses rendez-vous chez le docteur, sa douceur, sa joie sereine, éloignée de ce monde, mais qui la et les rattrape. Illusion de l’espoir et de la confiance.

Et les autres, les habitants du village, n’ont-ils pas aussi une part de responsabilité dans cette chute visible et prévisible ? Entre leurs rumeurs, hontes et jalousies, attirances et répulsions, empathies et rejets ?

Surtout qu’on savait tous que l’arbre aussi était pourri, vermoulu, rongé de l’intérieur depuis des années, depuis la guerre qui avait laissé ici de vrais cadavres, et d’autres moins visibles, des cadavres moins francs, mais tout aussi putrides, des cadavres autour desquels vrombissaient encore des mouches, que nous entendions tous vibrer à nos oreilles de temps à autre. Les Jehan avaient un secret bien nauséabond à cacher. Et jusque-là on n’y avait vu que du feu.

Page 64.

La voix du narrateur, de la narratrice plus certainement, semble l’indiquer. Elle donne aux nombreuses descriptions, leurs couleurs et leurs violences, imagées, réelles, fantasmées.

Il est ébloui, la lumière explose dans ses orbites douloureuses. Le paysage se décompose en couleurs violentes, mobiles, qui réactivent à chaque instant sa peur. Il fuit, enjambe la barrière qui le sépare encore de ses terres, s’engouffre parmi les brins d’orge devenus vibrants, incandescents, et sa course s’achève alors que les bâtiments des Passereaux face à lui oscillent dans le ciel mauve, leur contour déformé et comme absorbé par l’air autour, et que, dans son dos, le mode flamboie dans le soleil en mille petites taches de couleur.

Page 144.

Nous tous sommes innocents est un cri, dur, presque bestial, irrémédiablement triste contre le conditionnement engendré par notre naissance, le poids de la famille, et des autres, qui peut lentement conduire à la folie, à la destruction.

Y a-t-il une fatalité ?

Y a-t-il une échappatoire possible ?

Et ce roman de faire écho à un autre lu et présenté récemment sur le blog, Otages intimes de Jeanne Benameur.

Merci aux Editions Aux Forges de Vulcain et particulièrement à David Meulemans pour sa confiance et sa patience !

Je vous ai déjà présenté L’histoire du loser devenu gourou de Roman Ternaux de cette maison d'éditions.

Ce titre participe au Challenge “Petit Bac 2016” d’Enna, pour ma deuxième ligne, catégorie Phrase.

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Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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Rédigé par Blandine

Publié dans #Romans français, #Challenge Petit Bac 2016, #Famille, #Premier roman

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Commenter cet article

Nancy 26/01/2016 20:51

Quel roman coup de poing !
Je ne serais pas certaine de pouvoir/vouloir le lire car c'est difficile de voir quelqu'un sombrer, se perdre...
Merci pour le partage de vos émotions et pour cette découverte.
Belle soirée à vous Blandine !

Blandine 26/01/2016 22:02

Merci beaucoup!
En effet, il s'agit d'une lecture qui n'est pas facile puisqu'elle nous narre la chute, lente, irrémédiable d'un homme. Et ce, d'autant plus qu'elle est vraie. Ce qui lui confère davantage de force encore!
Belle soirée à vous!