Certaines n’avaient jamais vu la mer. Julie OTSUKA - 2014

Publié le 22 Février 2015

Certaines n’avaient jamais vu la mer

Julie OTSUKA

Traduit par Carine CHICHEREAU

Editions 10/18, février 2014. USA, 2011

143 pages

Thèmes : expatriation, la vie, famille, racisme.

 

1919, des centaines de jeunes filles japonaises quittent leur maison, leurs parents, leur foyer, leur pays, traversent le Pacifique, pour aller retrouver leur mari. Leur mari… Des hommes qu’elles ne connaissent pas, qui les ont choisies sur photographie, elles le savent… Des Japonais, partis il y a déjà quelques années pour trouver du travail aux Etats-Unis, se faire une place, vivre et profiter du rêve américain. Certaines ont 13, 14, 15 ans. D’autres sont déjà considérées comme des vieilles filles, célibataires à 20 ans.

Certaines sondent la photographie de leur époux, décortiquent chaque mot de leur maigre correspondance, certaines rêvent, s’imaginent leur nouvelle vie, d’autres regrettent leur terre natale, rêvent à des jours meilleurs, batifolent ou se suicident…

Toutes débarquent le cœur lourd à San Fransisco et découvrent la réalité. Ce qui sera désormais leur réalité. Impossible de faire marche arrière. Ce serait jeter le déshonneur sur la famille entière.

Il leur faut bannir toute vie d'avant, se rappeler du précepte bouddhiste martelé par leur mère au moment du départ : ne pas trop s'attacher aux choses de ce monde. Renier sa culture japonaise, s’oublier, se briser pour mieux s’intégrer et s’imprégner de la culture américaine.

Alors toutes affrontent la vie avec courage, abnégation, force.

Les Japonaises sont réputées pour n’être pas chères mais corvéables à merci, dociles et surtout, silencieuses.

Silence de la vie domestique et conjugale, silence dans la violence ou dans la douleur, silence de la douceur, enfanter, travailler, sourire, recommencer, craindre, supporter, aimer, subir…

Silence dans l’immigration, la trahison, la déception, l’insertion, la quartiérisation, la discrétion, la délation…

Silence dans le racisme, dans sa mise en abîme, dans ses clichés, contre les Japonais, les Chinois, les Hindous, les Mexicains.

Et pourtant, ce court roman est un cri, un cri du cœur, un cri du chœur. Il est moi, il est vous, il est nous !

Julie Otsuka utilise la « voix du nous », voix des silencieuses, voix des opprimées, voix des regrettées, voix des oubliées, voix des ignorées. Voix de celles d’hier et voix de celles d’aujourd’hui, voix des femmes, voix des Japonaises puis des Américaines, voix de l’incompréhension, voix du racisme ordinaire.

Elle nous fait pénétrer au cœur de l'intimité de ces jeunes filles, leurs doutes, appréhensions, espoirs, leur confrontations avec un autre pays, d'autres mœurs, une vérité, d'autres vérités, la famille, les valeurs, la tradition. Un roman uppercut dans lequel on bascule, on se transpose, grâce à une narration coup de poing: phrases courtes, souvent sur le modèle sujet-verbe-complément, parfois sans verbe, quelques noms donnés, quelques phrases en italique, des valeurs, des vécus universels mais si intimes, des situations impossibles, et renversées.

Peu de respirations.

(...)
Nous avons accouché en nous cramponnant aux montants du lit et en maudissant notre mari -"C'est toi qui m'as fait ça! - et il a juré que jamais plus il ne nous toucherait. Nous avons accouché à cinq heures du matin dans la salle de repassage de l'Eagle Hand Laundry et dès la nuit suivante notre mari a voulu nous embrasser. "Je lui ai dit: "Mais tu ne peux pas attendre?" Nous avons accouché en silence, comme nos mères, qui n'avaient jamais émis ni cri ni plainte. "Ella a travaillé dans les rizières jusqu'à ce qu'elle sente les premières contractions." Nous avons accouché en pleurant, comme Nogiku, qui a attrapé les fièvres et n'a pas pu se lever pendant trois mois. Nous avons accouché facilement, en deux heures, et puis nous avons eu la migraine pendant cinq ans. Nous avons accouché six semaines après que notre mari nous eut quittées, d'une enfant qu'aujourd'hui nous regrettons d'avoir abandonnée. "Après elle, je n'ai plus jamais réussi à tomber enceinte. Nous avons accouché en secret, dans les bois, d'un enfant dont notre mari savait qu'il n'était pas de lui. sur un dessus-de-lit-passé, orné de fleurs, dans un bordel d'Oakland, en écoutant les gémissements, à travers la cloison. Dans une pension de Petaluna, deux semaines après avoir quitté la demeure du juge Carmichael sur Russian Hill. Nous avons accouché après avoir fait nos adieux à notre patronne, Mrs Lippincott, qui ne voulait pas que ses hôtes soient accueillis à la porte par une domestique enceinte. "Ce ne serait pas convenable!
(...)

Page 67.

A la fois récit et témoignage, ce roman est empreint de réalisme, universel, intemporel. Le temps passe, aplanit mais il recommence, inlassablement. D’une guerre à une autre, ce roman se termine là où son premier roman, Quand l’empereur était un dieu, commençait, au déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce roman a reçu le Prix Femina étranger 2012 et le Pen Faulkner Award 2012.

Lecture faite dans le cadre du Challenge à contre-courant de Stephie « Les Anciens sont de sortie », parution à la Rentrée Littéraire de 2012.

Avez-vous lu ce livre ou le précédent de Julie Otsuka ?

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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