1914-1918. Pensez à nous dans vos fêtes du cœur ! Roman d’un poilu corse. Marie GUERRINI - 2014

Publié le 21 Septembre 2014

1914-1918

Pensez à nous dans vos fêtes du cœur !

Roman d’un poilu corse

Marie GUERRINI

Editions Albiana, juin 2014

243 pages

Thèmes abordés : Première Guerre Mondiale, Corse, humanité, mémoire/oubli, transmission intergénérationnelle, famille.

Ce premier roman de Marie Guerrini (pseudo) a été un vrai coup de cœur, percutant, saisissant.

Je l’ai acheté, dans une librairie de Corte, suite à ma visite de l’exposition temporaire Les Corses et la Grande Guerre au Musée de la Corse, dont je vous ai parlé ici.

Bastia. Lieu de mobilisation de Filippu Leccia, de départ et de retour de la guerre.

Voici décrites les quatre années que Filippu Leccia (pseudo) a vécues au cœur de la Grande Guerre, et qui conditionnèrent toute sa vie, et en conséquence, celle de sa famille. Silencieux, jusqu’à ce que, par la plume de sa petite fille, il nous en fasse le récit.

Père de deux ans enfants, Santu et Ana, il a 34 ans à l’annonce de la mobilisation. Bien que réserviste, il est versé dans l’armée d’active, sous la bannière du 173e Régiment d’Infanterie.

Pour beaucoup, il s’agit d’un premier contact avec l’administration militaire. Car le service militaire personnel, égal et obligatoire n’a été mis en place qu’en 1905, pour une durée de deux ans, étendue à trois en 1913. Nombre de ses hommes n’avaient alors jamais fait leur service, ni même quitté l’Île.

Beaucoup ne parlent « que » corse, comme dans nombre de régions de France, où les dialectes locaux priment sur la langue nationale, le français. L’Ecole de la République, et son prolongement, l’Armée, n’en sont encore qu’à leurs débuts pour créer et cimenter un sentiment fort d’identité nationale, le patriotisme.

Filippu Leccia a effectué son service dans la marine, il a déjà quitté l’Île, mis le pied sur le continent, entendu, parlé et écrit le français. Ce savoir, même petit, lui apportera reconnaissance et respect de la part de ses hommes, et même de certains gradés. Mais malgré ses quatre années passées au front, son expérience des hommes et de la guerre, il ne pourra monter en grade et restera soldat de 2e classe.

Comme dans de nombreux régiments, le regroupement régional est d’abord privilégié, mais suites aux violentes hécatombes du début du conflit, puis à sa durée, les Corses sont dispersés, ce qui accentue la détresse de certains, esseulés.

Filippu Leccia nous détaille la guerre, les ordres aboyés et pas toujours compris, les attaques et hécatombes inutiles, dévoreuses d’hommes, les armes, tueuses anonymes, les mutilations volontaires et les plaies béantes, les marches interminables, les tranchées, les poux, la boue, le froid ou la chaleur, les morts, la Mort, compagne de tous les instants, tuer ou être tué, le quotidien, la fraternité muée en solidarité.

Et nos corps se mélangeaient aux leurs, et nos cris se mélangeaient aux leurs, car nous avions tous peur. Des hommes mouraient des deux côtés. Le sang coulait sur nos mains, sur nos visages sans que nous sachions s’il s’agissait du nôtre ou du leur. Nos uniformes étaient gluants. Et l’horreur de ce que nous faisions nous arrachait des cris. C’était notre vie ou la leur.

Page 55.

Les amis qui tombent, qu’on doit laisser, qu’on arrive à sauver, les sentiments, l’horreur, l’inconnu, le pourquoi et l’incompréhension, les espoirs et les colères, les résignations, l’alcoolisme.

L’attente, interminable, de l’attaque, de l’arrêt de la bataille, du retour au pays ou au front.

Le retour au pays, imaginé ou réel. Toujours temporaire, en permission ou pour blessure, la volonté de ne pas faire entrer l’horreur chez soi, dans son foyer, dans cette parcelle de vie et de bonheur en la racontant, mais où les cauchemars le font bien malgré lui.

Cette guerre, qui brise les vies, les modes de vie, les rêves et illusions des hommes, les monuments et les traditions, permet aussi de favoriser des rencontres, de créer des amitiés, de mêler les savoirs, les cultures. Elle permet des expériences, l’approche ou le développement de corps de métiers. Tout cela aurait été impossible, improbable ou impensable, si tous avaient suivi le cours de leur vie, quelque part toute tracée et ignorante des autres.

Ce qui m’a aidé à tenir pendant ce long, cet interminable hiver [1915], ce furent les hommes que je côtoyais, le journal et l’usine. Je me rends compte aujourd’hui combien cela était important pour moi. J’apprenais beaucoup de tous, dans une ambiance amicale et bienveillante. Et ce que j’apprenais m’enrichissait, enrichissait ma vie, ma compréhension des autres et du monde. Ma vie sur l’île ne m’était jamais parue étriquée, mais j’étais, et je suis toujours, curieux de tout, avide d’apprendre. Je me disais que si je m’en sortais, quand cette guerre serait finie, cette expérience changerait ma vie et celle des miens. C’était, comment dire, paradoxal, que, dans ce mouroir, ce charnier boueux d’hommes qui luttaient tous les jours pour survivre, pour rester des hommes, il puisse y avoir autant d’humanité.

Page 137.

Sont décrits des évènements, des sentiments et des moments de quotidien que je ne me souviens pas avoir lus autre part, ou alors dans des proportions bien moindres, presque anecdotiques.

La gnôle qui coule à flots alors que le ravitaillement en vivres est à désirer, tout comme les unités de soins, encore trop éloignées du front, car débord jugées inutiles puisque la guerre était prévue courte, ou la victoire censée imminente.

Les permissions, où les jours de transport pour regagner l’Île ne sont pas décomptés. A peine arrivés que déjà repartis…

Lors des longs déplacements de troupes, la gendarmerie est aidée de la cavalerie pour encadrer les soldats, les empêcher de tomber, de traîner, mais surtout de s’enfuir. Cette arme, tant prisée de l’Etat-Major, est désormais remisée à cette fonction puisqu’inutile pour cette guerre d’un genre nouveau.

Dans les tranchées, au moment de monter à l’attaque, elle est encore là pour encourager du pistolet les éventuels craintifs ou récalcitrants. Mourir par les siens ou par les ennemis, quel dilemme. Tout comme lorsqu’une affreuse nouvelle tombe, celle de faire partie d’un peloton d’exécution pour fusiller un homme, un soldat. Heureusement, leur compagnie sera déplacée juste avant, mais le sale boulot, accompli par d’autres…

Aujourd’hui encore, les Associations d’Anciens Combattants militent, ici et ailleurs, pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple, désertion et lâcheté. (Je vous en ai parlé dans l’article sur le Soldat Peaceful de l’anglais Michael Morpurgo)

Entre ces pages de sang, Filippu Leccia nous raconte sa vie, une vie simple, faites de gestes ancestraux, traditionnels, mille fois répétés. Par ses yeux, on observe les magnifiques paysages corses, montagnes, mer, villages.

Tour génoise d'Erbalunga, à l'entrée du Cap Corse et non loin de Sisco, commune d'où est originaire Filippu Leccia. // Tour génoise vers Sisco. Août 2013.Tour génoise d'Erbalunga, à l'entrée du Cap Corse et non loin de Sisco, commune d'où est originaire Filippu Leccia. // Tour génoise vers Sisco. Août 2013.

Tour génoise d'Erbalunga, à l'entrée du Cap Corse et non loin de Sisco, commune d'où est originaire Filippu Leccia. // Tour génoise vers Sisco. Août 2013.

On imagine ses doutes et ses peurs quant à sa femme, ses enfants, les possibles.

Il nous fait pénétrer dans l’intimité d’une famille corse, les us et coutumes sur l’île, la manière et les conditions de vie. Avant, pendant et après le conflit, jusqu’à 1970 plus brièvement.

Mais ce qui rend ce roman si empathique, c’est qu’il nous parle de ce que nous sommes tous. Il nous parle d’humanité, de ce qui fait de nous des hommes et de ce qui leur a été retiré, bafoué, piétiné, à eux, soldats de la Première Guerre Mondiale. Et en particulier à lui, Filippu Leccia.

Comment rester un homme dans et après cette tourmente ?

Comment rester un homme lorsqu’on vous empêche d’avoir et de vivre votre vie pour quelque chose qui ne vous concerne pas ?

Comment rester un homme lorsque les gendarmes et les cavaliers de votre armée menacent de vous tuer si vous n’allez pas affronter l’ennemi ?

Comment rester un homme lorsqu’on ne vous respecte plus et vous prive de tout ? Du besoin le plus naturel, de nourriture, d’intimité, de vêtements à votre taille, et appropriés ?

Comment rester un homme lorsqu’on lit votre courrier, les mots de vie, les mots d’amour, que la censure et la propagande s’exercent ?

Comment rester un homme lorsque vous doutez de tout, jusqu’à votre femme ?

Comment rester un homme lorsque vous la rendez malheureuse car les mots ne sortent pas, que vous ne pouvez pas lui expliquer, parce que c’est trop horrible, parce que le paradoxe est trop saisissant, parce que vous ne voulez pas lui faire peur, mais que vous lui faîtes peur, de tout votre être ?

Nous étions trop loin, absents depuis trop longtemps, et même quand nous étions chez nous, nous étions absents, la tête pleine de la guerre. Les nôtres ne nous comprenaient plus, nous leur faisions un peu peur. Et nous, pleins des horreurs du front qui nous empêchaient de vivre, nous ne savions plus vivre avec les nôtres. L’arrière préférait oublier, l’arrière nous oubliait, c’était trop dur de penser à nous et de nous attendre. La vie reprenait ses droits. Et nous en étions exclus.

Page 206.

Pensez à nous dans vos fêtes du cœur ! est un roman bouleversant, qui nous parle du déclin, des fins de vie, d’héritages et de mode de vie, du gâchis et de la sensation de vide qui laissent place à la rancœur.

Peu à peu, la vie revient et se poursuit, même si un sentiment amer de perte irrémédiable s’est insidieusement glissé. Sentiment d’autant plus fort, qu’après quatre années de guerre, à dix jours de l’armistice, un éclat d’obus va changer sa vie pour imprimer la marque de la guerre à jamais dans son âme et sa chair.

La vie qu’il a eue après le conflit n’était pas sienne quelque part. La guerre lui a volé sa vie, celle qu’il aurait du avoir. Elle a continué en faisant combattre ses fils, ces enfants pour qui, lui et les autres soldats s’étaient battus, dans l’espérance de la Paix et de la der des der. Ils en sont heureusement revenus.

On me donna de la morphine pour nettoyer mes plaies. Elle me fit flotter, la tête vide. Elle atténuait la douleur de cette jambe que je sentais toujours en dépit de son absence. Elle n’atténuait pas mon désespoir ni ma colère.

Page 232

Marie Guerrini et Filippu Leccia sont des pseudonymes.

Le grand-père de l’auteure n’a jamais voulu, ni pu, ni su, raconter la guerre. Elle a donc fait des recherches, étudié ses états de service pour pouvoir nous restituer cette vie, jusqu’à son décès en janvier 1971. Elle lui fait dire qu’il raconte cette guerre pour les autres, compagnons d’armes, afin qu’ils ne meurent pas une deuxième, une troisième fois. Quelque part, grâce à ce pseudo, le champ des possibles est ouvert. Et ces autres, ce sont tous ces combattants anonymes, compagnons ou non de Filippu Leccia, qui n’ont pas pu, voulu, su témoigner.

Je veux raconter les morts (…).
Je veux raconter les blessés (…).
Je veux raconter nos souffrances, notre vie de misère. Je veux dire ce mensonge qui nous a muselés, le mensonge de ceux qui voulaient la guerre à condition que d’autres qu’eux la fassent, y souffrent et y meurent. Le mensonge criminel qui disait que nous donnions nos vies pour la France dans un héroïque et joyeux courage.
Nous nous battions, nous n’avions pas le choix. Oui, nous avions du courage, le courage des condamnés, celui du désespoir. Nous nous battions avec la ferté et l’orgueil des gens de peu.

Page 19.

L’auteure a emprunté son titre au poème La voix des tombes de Charles Albert Poirier, caporal au 97e RI, tué le 21 mars 1917 à Coeuvres-et-Valsery, Aisne, à 20 ans. Il est reproduit en guise de préface. La chanson de Craonne et une photographie de la Compagnie Bois du 373e RI ferment ce roman.

(...)
Lorsque le soir viendra, assis à votre table
Entourés de bonheur, d’amour et de douceur,
Que vous respirerez une joie ineffable,
Pensez, pensez à nous dans vos fêtes du cœur !
(...)

Paroles de la chanson de Craonne et la seule photo de Filippu Leccia en habit militaire, et agrandie pour le faire figurer sur la couverture.

Paroles de la chanson de Craonne et la seule photo de Filippu Leccia en habit militaire, et agrandie pour le faire figurer sur la couverture.

La vie, le sort, le courage, l’abnégation et l’amertume de Filippu Leccia se sont totalement imprégnés en moi.

Était-ce parce qu’en vacances en Corse pendant ma lecture je contemplais ce qu’il avait contemplé et foulé le même sol ? Son monde, son mode de vie, ont aujourd’hui disparu, mué. Et pourtant, sa vie a trouvé une résonnance toute particulière en moi.

Ce roman m’a vraiment bouleversée, questionnée sur ce qu’est l’Homme. Il offre une vision méconnue de la Grande Guerre. Car si l’on parle souvent des batailles, des horreurs des combats, des soldats qui forment un ensemble, l’angle de leur origine géographique n’est pas pris en compte.

Je ne peux que vous inviter à lire ce premier roman de l’auteure!

Livre lu dans le cadre du Challenge « Une année en 14 » de Stephie.

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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Commenter cet article

Miss Pat' 21/09/2014 17:00

Merci Blandine pour ce post sur le très précieux ouvrage "Pensez à nous dans vos fêtes du coeur". Je ne l'ai pas encore lu, mais je suis déjà extrêmement touchée par les mots que tu écris pour expliquer le travail de l'auteure, par les quelques passages que tu nous offres ici. Je suis en larmes... je ne peux m'empêcher de pleurer lorsque je pense aux ravages indélébiles de la guerre.
"La vie reprenait ses droits. Et nous en étions exclus..." Comment rester en vie après tout ça ?

Blandine 21/09/2014 17:54

Pour ma part, c'est justement parce qu'il y avait (toujours présent) un blocage d'histoire familiale que j'ai commencé à m'intéresser à la Première Guerre Mondiale. J'avais déjà une passion pour l'Histoire et les guerre en particulier (Guerre de Cent Ans, Deuxième Guerre Mondiale...).

Non je ne l'ai pas vu mais le lien que tu m'as laissé me donne envie de le découvrir!
Merci beaucoup pour ton lien!

Bisous

Miss Pat' 21/09/2014 17:47

Blandine, je dois t'avouer que je n'ai, de ma vie, jamais lu de livres directement sur la guerre. Et je crois... jamais de documentaire non plus ! C'est assez grave, oui...
Chez mes parents, ma mère évitait tous les documentaires relatant la guerre. Elle était trop sensible à cela. Quand un documentaire commençait, elle éteignait ou mettait "Joséphine ange gardien" ou un truc de ce genre. Cette sensibilité l'empêchait d'ailleurs finalement de se "confronter" à la culture. Hélas, moi aussi je suis un peu comme ça. Ignorer pour ne pas trop souffrir. Mais en même temps, cette ignorance est dangereuse... je le sais.

As-tu déjà vu au cinéma ou à la télé "Les fragments d'Antonin" avec le beau Grégori Dérangère ? C'est un film qui m'avait bouleversé. Il n'a pas eu un grand public, pourtant ce film est grand par les questions qu'il pose, je trouve.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Fragments_d%27Antonin

Bisous ;-)

Blandine 21/09/2014 17:24

Mille mercis pour ton commentaire Delphine!

Il m'a fallu du temps pour arriver à trouver les mots pour parler de ce roman dont les dires me touchent tant...
LA vie repart, pas le choix...
"Avec mes béquilles et mon moignon de jambe, j'étais un souvenir vivant de la guerre. Et plus personne ne voulait y penser. Je sentais que je devais faire oublier ça aux autres, sinon, ils me laisseraient sur le bord du chemin. Rejeté, exclu. Je ne voulais pas de ce statut, ni pour moi, ni pour ma famille." (Pages 13-14)