Amitiés dévastées... Deux romans jeunesse dès 11 et 13 ans.

Publié le 3 Août 2014

Voici deux petits romans, courts en texte mais forts en mots, qui nous font le récit de deux amitiés dévastées par le régime nazi dans sa lutte contre les Juifs.

Toutes deux sont longues et durent depuis longtemps. La première lie deux jeunes garçons, et on observe la seconde se dégrader, en deux ans, entre deux hommes de 40 ans par le biais d’une relation épistolaire. On observe ces deux amitiés de l’intérieur, au cœur et au regard de l’Histoire, ce qui rend leur destinées davantage intolérables.

Mon ami Frédéric

Hans Peter RICHTER

Le Livre de Poche Jeunesse, janvier 1989. (Allemagne, 1980)

222 pages.

(Dès 11 ans.)

Thèmes : Allemagne, amitié, antisémitisme, guerre.

Voici le récit d’une amitié entre deux jeunes garçons, de leurs 4 ans à leurs 17 ans, nés à une semaine d’intervalle dans le même immeuble. Le premier, le narrateur, ne donne pas son nom, l’autre s’appelle Frédéric Schneider.

Dans cette Allemagne de l’entre-deux-guerres, nous assistons, par des scènes de la vie quotidienne, à la précarité du peuple, au chômage, aux difficultés pour s’alimenter et davantage pour s’amuser. Puis, à la montée progressive du parti national-socialiste qui, à force de propagande, instille la défiance et la haine à l’encontre des Juifs et les désigne comme responsables des maux de l’Allemagne et même de l’humanité. (Page 100), ce que chaque Juif se doit d’accepter. Les marchands, docteurs, amis que l’on fréquentait autrefois, deviennent des parias et ils subissent, peu à peu, pressions et violences.

Leurs deux existences s’en trouvent bouleversées et inversées. Grâce à son adhésion au Parti, le père du narrateur retravaille enfin et peut subvenir aux besoins de sa famille, tandis que celui de son ami est renvoyé… Les restrictions et exclusions se multiplient, école, piscine, bancs publics…

Dans leurs yeux d’enfants se lit l’incompréhension de la différence, celle qui insuffle tant de haine et de violence et qui transforme l’ami en ennemi. Illusion de la démocratie, censée protéger. Le narrateur prend part bien malgré lui à la frénésie ambiante, à l’embrigadement inconscient et qui comptent sur la ferveur populaire. Tous font enfler la rumeur, tous ont peur, tous veulent se protéger, et davantage lorsque la guerre arrive devant leur porte et les bombarde.

Leur amitié subsiste, mais ils se doivent d’être discrets, se voir les met chacun en péril, et également leurs familles, amis, voisins…

Tu sais ce qui m’attend si l’on me fait prisonnier, si Dieu – Loué soit Son nom ! – me prend en pitié, ce sera la mort, sinon des souffrances indicibles ; et ce n’est pas seulement moi que ce sort menace mais ceux aussi qui m’ont hébergé, caché au prix de leur liberté et de leur vie. (...)
Le rabbin était pour moi un étranger. Et ma mère et mon père, ne m’étaient-ils pas plus proches que ce Juif ? Devais-je me mettre en danger, et mettre en danger mes parents pour un étranger ?
Ne me trahirais-je jamais en parlant, saurais-je porter le secret ou en souffrirais-je comme M. Schneider ?

Pages 178-179

Ce récit, bien qu’inscrit dans une période historique précise, est d’autant plus bouleversant qu’il décrit aussi les affres de l’adolescence. Celles dans lesquelles nous passons tous, où que nous soyons, un jour et qui sont ici exacerbées par un contexte très difficile : besoin de liberté mais aussi de se reconnaître dans un groupe, volonté de braver le danger, premières amours…

Il n’est pas impossible que l’auteur y ait inscrit des éléments autobiographiques, lui qui est né en 1925, tout comme ses deux jeunes héros.

Il nous décrit, non pas les champs de guerre ou les camps de concentration et d’extermination, où les morts s’entassent, mais la manipulation du peuple qui conduit aux horreurs de la guerre.

Comme pour tous les livres, sa couverture a changé au fil des rééditions.

Celle de mon édition n’indique pas clairement l’époque ou le propos, tandis que l’actuelle ne laisse aucun doute quant au sujet.

L’âge à partir duquel ce livre peut être lu a aussi changé avec le temps. Auparavant noté « dès 11 ans », il l’est désormais « à partir de 9 ans ».

J’imagine que tout dépend de la maturité de l'enfant et de son intérêt même minime, pour la période et ce genre de questions. Ceci n’est étudié qu'à partir du CM2 et je ne sais pas encore comment (découverte l'an prochain).

Hans Peter Richter est aussi l’auteur d’un autre livre, sur le mode du journal, J’avais deux camarades, qui met à nouveau en scène deux enfants que le nazisme oppose.

Inconnu à cette adresse.

Kressmann TAYLOR.

Le Livre de Poche Jeunesse, mars 2004.

94 pages.

(Dès 13 ans).

Thèmes : Allemagne, amitié, antisémitisme, guerre, interdictions.

1932, Martin Schulse décide de quitter les Etats-Unis pour renter en Allemagne. Son ami et collègue, Max Eisenstein, de nationalité américaine, préfère rester et faire fonctionner leur galerie de tableaux. S’instaure alors entre les deux amis une correspondance qui durera deux ans.

Les lettres chaleureuses, emplies d’amitiés, de félicitations pour les réussites tant personnelles (naissance et réussite des enfants Schulse : Heinrich, Karl, Wolfgang et Adolf) que professionnelles et sociales, laissent peu à peu la place à des missives cordiales de plus en plus espacées. Jusqu’à devenir haineuses au fur et à mesure que la situation politique allemande se durcit et que celle du monde, se dégrade.

La cause ? Max Eisenstein est juif et ce patronyme devient de plus en plus gênant et compromettant alors que Martin devient un membre actif, et respecté, du Parti d’Adolf Hitler. Seul homme selon lui qui porte le Salut de la Patrie, quelque soit le mal nécessaire.

Des Etats-Unis, Max entend des rumeurs sur la politique menée en Allemagne et craint pour la situation des Juifs, et particulièrement pour sa sœur Griselle. Ces rumeurs entrent en contradiction avec ses croyances sur ce pays et la démocratie. Il demande vérification, aide et protection auprès de son « ami » qui le somme de ne plus lui écrire, n’ayant à voir, ni à faire avec un Juif.

En ce qui concerne les mesures sévères qui t’affligent tellement, je dois dire que, au début, elles ne me plaisaient pas non plus ; mais j’en suis arrivé à admettre leur douloureuse nécessité. La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n’ai jamais haï les Juifs en tant qu’individus –toi, par exemple, je t’ai toujours considéré comme mon ami -, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j’ajoute que je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle.
Le Juif est le bouc émissaire universel Il doit bien y avoir une raison à cela. (…) Quand aux Juifs actuels, ils ne sont qu’accessoires. Quelque chose de plus important se prépare. (…) Nous purgeons notre sang de ses éléments impurs. (…) Tu refuseras de concevoir que quelques-uns doivent souffrir pour que des millions soient sauvés. Tu seras avant tout un Juif qui pleurniche sur son peuple. C’est conforme au caractère sémite. Vous vous lamentez mais vous n’êtes pas assez courageux pour vous battre en retour. C’est pourquoi il y a des pogroms.

Pages 34-35

Ces quelques phrases m’ont tout de suite fait penser à celles lues dans Mon ami Frédéric et prononcées par le rabbin que cachent Mr Schneider et son fils.

Il est écrit dans le ciel qui sera élevé et qui sera abaissé. Le Seigneur – Son nom est saint ! – nous a choisis parmi tous les peuples. On nous persécute, on nous tue parce que nous ne sommes pas comme les autres. (Page 183).

Bientôt les lettres de Max représentent un réel danger pour Martin qui le supplie d’arrêter de lui écrire. Ce régime demande une fidélité sans bornes et sans ombres, et si un doute émerge, il n’hésite pas à corriger jusqu’à ses plus fidèles serviteurs.

Sais-tu ce que c’est qu’être envoyé dans un camp de concentration ? Veux-tu vraiment me coller le dos au mur et pointer une mitraillette sur moi ? Je t’en supplie, cesse ! Cesse maintenant que tout n’est pas encore totalement perdu. Désormais, c’est pour ma vie que je crains, Max. Pour ma vie.
Est-ce bien toi qui commets cette horreur ? Toi, mon bon vieux Max que j’ai aimé comme un frère ? Mon Dieu, mais tu n’as donc pas de pitié ! Assez ! Je t’en supplie. Arrête tant qu’on peut encore me sauver. C’est du fond de mon cœur rempli pour toi d’une vieille affection que je t’implore. Martin.

Pages 62-63

Ce court roman, son sujet et ses dialogues épistolaires font froid dans le dos. Comment une amitié sincère peut-elle ainsi basculer, non pas en raison d’actes, mais à cause d’idées politiques, insidieuses et haineuses ? La connaissance de l’autre ne devrait-elle pas surmonter cela ?

En toile de fond, on devine la montée des antagonismes, des racismes, l’embrigadement des peuples et des consciences. On ne peut qu’assister à la propagation des rumeurs, aux relations internationales qui favorise l’immobilisme. Le monde est encore marqué par la Grande Guerre et veut encore croire à la Paix et préfère donc fermer les yeux et les oreilles sur ce qui pourrait la menacer.

Les vingt dernières pages du livre sont consacrées à l’histoire de celui-ci, de sa publication, ainsi qu’à quelques explications sur la période, l’Allemagne entre 1918 et 1939, l’antisémitisme et la Shoah et se termine avec quelques références de lectures, ou lieux de mémoire à visiter.

L’histoire de la publication de ce roman relève du parcours du combattant ! Derrière le pseudo de « Kressmann Taylor » se cache une femme américaine, Kathrine Kressmann-Taylor. Elle a écrit cette nouvelle pour un journal trimestriel, et qui fut publiée en 1938. Le succès fut considérable, le journal épuisé et Eleanor Roosevelt, elle-même en conseillait la lecture à tous les Américains. Seulement, l’éditeur trouvait « ce texte trop fort pour avoir été écrit par une femme », d’où le compromis du nom trouvé par son mari, publicitaire.

Paradoxalement, ce roman fut oublié, puis redécouvert en 1995 pour les commémorations du Cinquantième anniversaire de la libération des camps de la mort, et publié pour la première fois en France en 1999 par les Editions Autrement.

J’ai chroniqué deux albums magnifiquement tristes mais plein d’espoirs sur cette sombre période :

  • Sauve-toi Elie ! Texte d’Elisabeth BRAMI et illustrations de Bernard JEUNET. Editions Seuil Jeunesse, octobre 2003. (Dès 9 ans)

Un album sur les Justes qui ont caché des enfants juifs dans la France dite libre. Des Justes aux motivations et comportements parfois sombres…

  • La cave aux oiseaux. Jo HOESTLAND et illustrations de Bruno GIBERT. Editions Syros, 2008. (Dès 8 ans)

Des bombardements annoncés, tous filent à la cave pour s’en protéger. Comment échapper à l’horreur du quotidien quand on est enfant ? La poésie donne des ailes, la poésie permet de s’évader et de rêver de Liberté !

Deux lectures bouleversantes, mais qui paraissent malheureusement inutiles tant le Monde semble n’avoir pas compris ni retenu les leçons de l’Histoire…

Blandine.

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Nancy 11/02/2016 21:49

Je viens de terminer "Inconnu à cette adresse" avec un petit goût de trop-peu, je m'étais attachée à ces personnages et à leur histoire : beaucoup d'intensité en si peu de pages ...
Merci pour votre chronique Blandine, il est en effet très difficile de résumer les sentiments qui nous habitent lorsque l'on referme un livre. Je reste avec les mêmes questions que vous, hélas sans réponses : comment des idées peuvent-elles détruire une amitié ?
Belle soirée à vous !

Blandine 12/02/2016 23:33

Et je n'ai toujours pas la réponse, si ce n'est celle de la peur... viscérale, "animale"...
Ce sont des lectures très fortes oui!

Belle soirée à vous aussi :-)

Miss Pat' 07/08/2014 17:19

Merci beaucoup pour ce très intéressant article. Tu nous présentes formidablement bien deux précieux livres sur le thème de l'amitié pendant le régime nazi. Je ne les connais pas et souhaite les lire vivement. J'aime que tu nous racontes également l'histoire de leur publication.

Malgré les catastrophes sans précédents que génèrent les guerres, la haine de l'autre... des humains (trop nombreux ! et puisque nous sommes de plus en plus sur terre, ce n'est pas fini ! ) continueront toujours à propager la destruction, la souffrance, la cruauté. La barbarie est toujours là, il n'y a pas de progrès... inhérente à l'humain qui sera toujours capable de faire le pire.

Ces ouvrages permettent tout-de-même de nous éclairer un minimum sur les influences profondément destructrices que peut avoir une politique extrême et dictatorial.

La mémoire sert, il ne faut pas le nier. Et HEUREUSEMENT.
Mais vraiment pas assez... Si peu ? C'est indéniable.

Merci à toi encore, chère Blandine pour tes jolies chroniques.

Blandine 19/08/2014 22:24

Merci merci pour ce gentil commentaire :-D

L'histoire des publications n'est pas toujours mentionnée, ou même aussi difficiles (heureusement), mais là elle en rajoute au message et à la portée d'"Inconnu à cette adresse".

Ces deux livres m'ont remuée et il est fou que cela se produise encore aujourd'hui, mais comme tu le dis, cette violence est inhérente à l'être humain.
Ernst Jünger (qui aimait la valeur virile de la guerre) disait: "Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des guerres!" Si vrai...
Mais les "progrès" font que ces guerres sont de plus en plus affreuses, barbares, et négation de l'humanité...
Heureusement, ces horreurs permettent aussi de montrer ce que l'Homme a de meilleur en lui...

Bidib 03/08/2014 10:17

Très belle chronique sur Mon amis Frédéric ! Ce roman m'a beaucoup touché, et au moment d'écrire ma chronique j'avais du mal à trouver les mots. J'aime la façon dont tu en parle.
Le deuxième livre chroniqué je ne le connais pas encore, mais je retiens le titre.

Blandine 19/08/2014 22:14

Merci beaucoup Bidib :-D
J'ai aussi beaucoup aimé ta chronique, dans laquelle tu as mis de toi!
Je rajoute bien vite ton lien à la suite de mon article!

Le second livre est tout aussi percutant!