La lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry arriva le mardi… Rachel JOYCE

Publié le 11 Juin 2014

La lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry arriva le mardi…

Rachel JOYCE

XO Editions, 2012. (Grande-Bretagne, 2012)

367 pages.

Thèmes abordés : vieillesse, maladie, deuil, souvenirs, espoir.

Voici ma quatrième participation pour le Prix Chonos de Littérature, catégorie Lycées, 20 ans et +.

Bien que les votes aient été clos et les lauréats annoncés, je continue mes lectures et mes découvertes.

Comme l’annonce le titre de ce roman, nous faisons la connaissance d’Harold Fry, sexagénaire et jeune retraité. Chaque jour passe et se ressemble, Maureen, sa femme fait disparaître des poussières invisibles, Harold noue sa cravate et parle météo avec leur voisin, Rex.

Un mardi comme tant d’autres, Harold reçoit une lettre. Ce petit bout de papier, signé Queenie Hennesy, une ancienne collègue de travail qu’il n’a pas vu depuis plus de vingt ans, va le bouleverser. Le texte est bref, très bien présenté, tout à fait typique de Queenie, malgré le gribouillis au bas de la lettre et l’écriture d’enfant sur l’enveloppe. Harold veut lui répondre, mais que dire, qu’écrire à quelqu’un qui se meurt et qui vous dit adieu ?

Avec sa réponse banale et ses mots manqués, Harold s’en va poster sa lettre. Mais il ne se résout pas à la glisser dans la première boîte aux lettres entrevue, alors il continue son chemin, passe devant la seconde, décide de pousser jusqu’au bureau de Poste principal, qu’il dépasse. En mangeant pour la première fois un hamburger réchauffé dans un micro-ondes acheté dans une station-service, il parle avec la serveuse qui lui dit qu’il faut toujours garder foi et espoir, même pour une maladie comme le cancer, car c’est ce qui a sauvé sa tante.

Un déclic se produit en Harold qui continue son chemin. Mais autant de mouvements depuis si longtemps lui font mal et alors qu’il s’apprête à enfin poster sa lettre, il hésite. Il appelle le centre de soins palliatifs où réside désormais Queenie, pour lui annoncer qu’il marche, qu’il vient à elle, qu’il faut qu’elle l’attende et qu’elle vive !

Queenie se trouve à Berwick-upon-tweed, soit à 1000km de chez Harold, et il marche, avec ses chaussures bateau, sans son téléphone, mais avec sa carte bancaire.

Même si c’est dur physiquement et que son corps le lui fait douloureusement savoir, Harold se sent bien et même de mieux en mieux. Ses sens, auparavant comme anesthésiés, se réveillent et lui révèlent de multiples sensations : les paysages, les odeurs, le toucher. Dans sa marche et dans sa solitude, Harold se trouve et se retrouve. De multiples souvenirs ressurgissent. Des évènements, grands ou petits, joyeux ou difficiles, s’imposent à lui, il croyait les avoir oublié mais ils dormaient là, enfouis en lui, entassés sous d’autres, volontairement occultés ou transformés.

Des moments de son enfance rejaillissent, sa mère trop femme et indépendante, son père, alcoolique et ses trop nombreuses tantes… Il se souvient de son travail à la brasserie où il évoluait tel un fantôme, de son chef Nappier et de Queenie. Il se remémore Maureen, leur rencontre, leurs premières années de mariage, leur fils David, puis de ce qui avait changé dans leurs vies. Les non-dits, les secrets, les silences, les actes manqués ou maladroits, les échecs, les peurs et le fossé qui se creuse chaque jour un peu plus jusqu’à devenir infranchissable. Mais comment cela-a-t-il pu se faire ? Comment a-t-il pu laisser se produire ceci ?

Restée seule, Maureen, d’ordinaire si occupée, affairée, se retrouve désœuvrée. Elle n’a plus personne contre qui rouspéter. La stupeur laisse place à la colère, à la résignation puis à l’acceptation. Cette solitude forcée la pousse à faire une toute autre sorte de ménage. A parler, d’abord à elle-même, et donc à devoir faire face à plusieurs évènements passés, puis à se confier à leur voisin Rex, dont la femme est décédée d’un cancer deux ans auparavant. Elle se souvient de toutes ces choses enfouies, ces rancœurs, ces reproches prononcés contre l’autre afin de ne pas avoir à se les dire…

Et plus Harold s’éloigne, tout en lui téléphonant et lui envoyant de petites cartes postales et cadeaux, et plus ils se retrouvent.

Au cours de sa marche, Harold fait des rencontres, et lui d’un naturel si discret et réservé, va s’ouvrir et raconter son but. Certaines personnes se moquent mais la plupart l’encouragent, lui offrant quelque chose à manger ou un logis, mais surtout un bout d’eux-mêmes. Harold s’imprègne de leurs histoires, et chacune résonne en lui, jusqu’au trop-plein.

Harold pensa aux gens qu’il avait rencontrés depuis le début de son voyage. Ils étaient tous différents, mais pas un seul ne lui avait paru bizarre. Il considéra sa propre vie et se dit qu’elle devait sembler bien ordinaire, vue de l’extérieur, alors qu’en réalité elle possédait tant de zones sombres et troublées.

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Il tenait à ce que l’acteur célèbre sache qu’on pouvait être une personne ordinaire t se lancer dans quelque chose d’extraordinaire, sans avoir besoin de l’expliquer de manière logique.

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La marche d’Harold n’a pas échappé aux médias qui le détournent en feuilleton, voire même en télé-réalité lorsque plusieurs pèlerins commencent à le rejoindre. Certains se servent même de son image et de son combat sous-jacent pour leur profit.

[Rich] répéta à Harold qu’il devait avoir une vision moins étroite des choses : toute publicité était bonne à prendre. (…) Harold tenait là un marché juteux, poursuivait-il, et il fallait battre le fer tant qu’il était chaud. Il s’agissait aussi de parler d’une même voix et d’avoir des idées triées sur le volet.

Page 269

Des groupes se forment, des dissensions apparaissent, l’histoire d’Harold est détournée, utilisée comme moyen marketing et il est finalement délaissé lorsque passe l’effet de mode.

Néanmoins, après 87 jours de marche, et un peu plus de 1000km parcourus, Harold arrive à Berwick-upon-Tweed. Hagard, devenu l’ombre de lui-même, assailli de doutes, il ne parvient pas à conclure son voyage, en allant voir Queenie.

Le moment le plus extraordinaire de l’existence d’Harold Fry n’avait été qu’une bulle.

Page 318

Heureusement, il ne sera pas seul pour franchir le dernier pas, pour lui-même, pour tourner les pages de son passé, et écrire celles de son futur.

On ne peut qu’éprouver des sentiments d’empathie pour ce vieil homme qui se lance dans une aventure un peu folle, mais nécessaire, rongé par le remords et l’espoir. Les émotions décrites dans le roman sont très fortes et très bien retranscrites. Et quantité de gens font de la marche pour ces raisons.

Une carte de l’Angleterre ouvre le livre avec le tracé du cheminement d’Harold et le nom des principales villes traversées. Ainsi, nous avons le sentiment de voyager avec lui.

Les dérives de notre société qui veut tout exploiter et tirer profit, même de ce qui ne peut l’être, la domination des uns sur les autres, le détournement des sentiments ou des actions, la surmédiatisation, sont très bien traitées. C’est un aspect du roman qui m’a énormément plu.

Bien qu’un peu longue dans son ensemble et particulièrement aux chapitres 24-25-26, qui auraient aisément pu être condensés, cette lecture est prenante, saisissante. On ne peut qu’être pris par la portée à la fois universelle et si intime des propos et sentiments d’Harold.

L'accent est mis aussi sur l'importance des mots et de l'écrit. Recevoir une lettre, une carte, n'a pas le même impact émotionnel qu'un coup de téléphone ou un mail. Coucher les mots sur le papier demande du temps, de la réflexion et des ratures.

La photographie de couverture est très belle et symbolise les différents aspects du roman.

Harold fit un bout de chemin avec ces inconnus tout en les écoutant. Il ne portait de jugement sur personne, même si, au fur et à mesure que les jours passaient et que le temps et les lieux commençaient à se confondre, il avait un peu de mal à se souvenir si l’inspecteur des impôts était dépourvu de chaussures ou s’il portait un perroquet sur l’épaule. Tout cela n’avait désormais plus d’importance. Il avait appris que chez les autres, c’était cette petitesse qui l’émerveillait et l’attendrissait, et aussi la solitude que cela impliquait. Le monde était constitué de gens qui mettaient un pied devant l’autre ; et une existence pourrait paraître ordinaire simplement parce qu’il en était ainsi depuis longtemps. Désormais Harold ne pouvait plus croiser un inconnu sans reconnaître que tous étaient pareils et que chacun était unique ; et que c’était cela le dilemme de la condition humaine.

Page 184

Ce roman est le premier de son auteure, Rachel Joyce, qui vit dans sa ferme, entourée de sa famille, dans le Gloucestershire. Il a écrit plus de vingt pièces radiophoniques pour BBC radio 4, scénariste pour la télévision et également comédienne de théâtre, elle a reçu de nombreux Prix.

Son second roman est sorti en février 2014 en France, toujours chez XO Editions, Deux secondes de trop.

Photo prise sur le site de The Guardian.

La lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry arriva le mardi… Rachel JOYCELa lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry arriva le mardi… Rachel JOYCE

Roman lu dans le cadre du Prix Chronos de Littérature 2014 et pour le Challenge Petit Bac 2014 d’Enna, pour ma ligne adulte, catégorie Moment/Temps.

Belles lectures et découvertes. Blandine.

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