L’île des oubliés. Victoria HISLOP - 2013

Publié le 11 Mai 2014

L’île des oubliés

Victoria HISLOP

Le Livre de Poche, avril 2013. (Grande-Bretagne, 2005)

521 pages

Thèmes : Famille, mémoire, transmission intergénérationnelle, lèpre, amour.

Voici un roman, fiction, mais dans laquelle s’entremêlent des vérités historiques, et qui vous prend au cœur, au corps, et qui laisse un grand vide une fois refermé.

Une histoire de famille, comme tant d’autres, qui pourrait être la mienne, ou la vôtre, banale et pourtant si cruellement unique… Avec ses non-dits, ses mensonges, ses omissions et silences. Et aussi la réputation familiale, le quand-dira-t-on, la honte de ceux d’hier pour eux-mêmes, et de ceux d’aujourd’hui pour les actes des précédents…mais qui font oublier les joies, les espoirs, et les amours… L’amour entre deux êtres, l’amour familial, fraternel, et amical... Tous ces sentiments, universels et intemporels, jalonnent le texte et nous le rendent si vivant, contemporain, accessible.

Ma soeur a été cet été en Crète et a eu la chance de visiter Spinalonga, désormais touristique. Les photos de cet article sont les siennes!
Ma soeur a été cet été en Crète et a eu la chance de visiter Spinalonga, désormais touristique. Les photos de cet article sont les siennes!
Ma soeur a été cet été en Crète et a eu la chance de visiter Spinalonga, désormais touristique. Les photos de cet article sont les siennes!

Ma soeur a été cet été en Crète et a eu la chance de visiter Spinalonga, désormais touristique. Les photos de cet article sont les siennes!

Alexis, une jeune Britannique, a décidé de passer ses vacances d’été en Crète. Cette île où sa mère est née et a vécu jusque ses 18 ans, mais qui n’en dit rien. Sophia ne parle jamais de sa famille, de ses origines. Mystères d’une enfance, d’un pays, que seule une photographie joliment encadrée, conserve.

Or, ses silences et non-dits interrogent sa fille qui ressent l’impétueux besoin de connaître son passé pour pouvoir avancer dans son futur.

Si seulement elle en avait su davantage sur la façon dont sa mère avait abordé l’existence, cela aurait pu l’aider à prendre ses propres décisions. Sophia s’était toujours montrée très secrète sur son passé, et au fil des ans, sa discrétion s’était dressée comme une barrière entre elle et sa fille. Alexis voyait une forme d’ironie à ce que l’étude du passé fût à ce point encouragée dans sa famille et qu’on l’empêche d’examiner sa propre histoire à la loupe ; cette impression que Sophia dissimulait quelque chose à ses enfants teintaient leurs relations de défiance. Sophia Fielding avait non seulement enterré ses racines mais aussi piétiné la terre qui les recouvrait.

Pages 19-20

Distance entre Spinalonga et le village de Plaka.

En proie au doute quant à son couple avec Ed, Alexis décide de se rendre seule à Plaka village de la côte nord de l’île, où elle espère trouver des réponses. Elle y retrouve Fotini, la meilleure amie de sa grand-tante (Maria), à qui Sophia demande par le biais d’une lettre, de raconter « toute l’histoire ». Et quelle histoire !

Quatre générations et cinq femmes y sont abordées. Il y a tout d’abord Eleni, l’arrière-grand-mère, puis Anna, la grand-mère et sa sœur Maria, puis Sophia et enfin Alexis. En marge et pourtant au cœur de cette histoire familiale, Victoria Hislop nous parle d’une réalité historique, celle de l’île de Spinalonga, qui fait face au village de Plaka.

Dernière grande léproserie européenne, elle a accueilli, de 1903 à 1957, les lépreux de Grèce et de Crète.

Spinalonga - le tunnel d'entrée et le village.
Spinalonga - le tunnel d'entrée et le village.
Spinalonga - le tunnel d'entrée et le village.
Spinalonga - le tunnel d'entrée et le village.

Spinalonga - le tunnel d'entrée et le village.

L'église.

Auparavant, mouroir infect et répugnant, puis considérée comme un lieu de désolation pour ceux qui n’y étaient pas, ou étaient sur le point d’y être emmenés, l’île a longtemps été poursuivie par sa réputation. Elle est aujourd’hui une attraction touristique. Et c’est en la découvrant dans son guide de voyage, qu’Alexis demande à y aller, sans savoir que ce bout de terre, qui ressemble à un animal allongé sur l’eau, a conditionné l’histoire de sa famille.

L’auteure dresse aussi le portrait de tant d’autres, dont le destin a été impacté par l’île : Giorgis l’arrière-grand-père d’Alexis, Elpida Kontomaris, les docteurs Lapakis et Kyritsis, la famille Vandoulakis,…

1939, Eleni, institutrice, mère d’Anna et Maria, est emmenée avec l’un de ses élèves, Dimitri, sur Spinalonga. Alors qu’elle découvre son nouvel univers, ses filles, au caractère diamétralement opposé, apprennent à vivre sans elle. Anna est indomptable, elle rêve d’aventures et d’ailleurs, ce qui rend sa sœur, davantage pondérée.

La rumeur, d’abord lointaine, puis écrasante, de la Seconde Guerre Mondiale commence à rattraper la colonie. Pour autant, les soldats allemands, qui occupent la Crète n’iront jamais jusqu’à eux, A Plaka, comme dans d’autres villages, des hommes de tout âge entrent en résistance contre l’occupation allemande. Mais aucun soldat ennemi n’osera se rendre sur Spinalonga, ni empêcher les livraisons nécessaires à leur vie effectuées par Giorgis. C’est que la lèpre fait peur !

Les « habitants » de l’île, ont vu leurs conditions de vie s’améliorer, jusqu’à devenir presque un havre de paix, malgré la maladie, omniprésente, et parfois terrifiante. La vie s’y déroule comme dans n’importe quel village de Crète avec son école, son kafenion, ses boutiques, son église et ses élections « municipales » annuelles, et son hôpital….

Après l’arrivée d’Athéniens fortunés, et malades donc, la vie des lépreux devient, à bien des égards, meilleure que celle des habitants de Plaka ou de Crète. Un journal voit le jour, les boutiques se multiplient, un cinéma ouvre ses porte avec la projection des derniers films à l’affiche. Malgré cela, personne ne quitte jamais l’île, même mort.

La guerre cesse, le monde semble redevenir celui qu’il était. Mais les filles ont bien grandi, Eleni est décédée deux ans auparavant, anéantissant toute illusion de retour ou de normalité. Anna jette son dévolu sur le fils d’un riche seigneur terrien, Andreas Vandoulakis, qui va lui permettre de quitter cette vie et honte familiale. Anna plaque Plaka, sa sœur, son père, ses anciennes amies et se complaît dans le luxe, qui finira un jour par l’ennuyer et qu’elle arrivera à tromper !

Maria est au contraire, toute dévouée, elle s’occupe de son père, mais voit sa meilleure amie se marier et s’installer… Elle aurait pu aussi connaître le bonheur de se marier, si la lèpre n’avait pas décidé de la frapper à son tour, l’emmenant sur Spinalonga en 1953.

Mais un jour, tout change sur l’île grâce à un nouveau traitement, qui guérit les corps (jusqu’à un certain point), mais pas toujours les cœurs ou les peurs… Une grande fête signe l’abandon de l’île, elle marque un renouveau, une rupture, un tournant ou un désastre dans la vie de chacun… Cette liberté, tant désirée et rêvée, fait aussi très peur.

La liberté retrouvée des habitants de Spinalonga et leurs sentiments ambivalents à cette annonce, me font penser à celles exprimées dans La chambre des officiers de Marc Dugain, quand « les gueules cassées » de la Première Guerre Mondiale retourne à la vie civile. Auparavant confondus avec la guerre, ils sont désormais le visage (qu’ils n’ont plus) de cette atrocité.

Le cimetière.

Tout comme sa mère Anna, Sophia a des envies d’ailleurs, mais ça n’est que la veille de son départ pour l’université d’Athènes que la vérité sur sa famille lui sera révélée. Honteuse de son passé familial, ne sachant plus qui elle est ni d’où elle vient, furieuse et perdue, elle décide d’enfouir au plus profond d’elle-même ce qu’elle vient d’apprendre. Persuadée que si elle n’en parle pas, son passé ne risque pas de ressurgir… D’où le titre, « des oubliés » par la petite et la grande Histoire...

Pourquoi ce qui était avant nous nous préoccupe-t-il autant, surtout quand plus aucun lien, à part celui-du sang, ne nous y relie ?

Ces réflexions sur la vie, la mort, l’amour, la famille, l’éducation, sont universelles et intemporelles, quelque soit le rang social ou le lieu géographique. Elles nous interpellent et nous font penser à nos propres familles et transmissions intergénérationnelles.

Cet aspect-là du roman m’a immédiatement fait penser à celui de Nancy Huston, Lignes de faille. Un portrait de famille au-travers de quatre générations de femmes, où l’on remonte le temps, traverse des époques et des pays, pour répondre finalement à des questions universelles et intemporelles « Qui suis-je ? », « D’où est-ce que je viens ? », « Pourquoi mes parents sont ou agissent ainsi ? »…

Plusieurs plans se trouvent sur l'île pour guider les visiteurs.Plusieurs plans se trouvent sur l'île pour guider les visiteurs.

Plusieurs plans se trouvent sur l'île pour guider les visiteurs.

De temps à autre, il [Giorgis] se demandait comment deux filles nées des mêmes parents et élevées de la même façon avaient pu devenir à ce point différentes.

Page 398

J’ai particulièrement aimé les descriptions vestimentaires, alimentaires, des us et coutumes de Crète, ces traditions, parfois si lourdes à porter, mais qui donnent naissance aux valeurs et à leur pérennité, ciment d’une communauté, d’une société, d’un pays.

Les rites [du mariage] étaient les mêmes pour tous les Crétois, riches comme pauvres. Deux stephana, des couronnes de fleurs séchées et d’herbes maintenues par un ruban, étaient placées sur la tête des mariés par le prêtre, avant d’être échangées trois fois pour cimenter leur union.

Page 237

J’avoue que je ne savais pas grand-chose de la lèpre, ce mal aussi vieux que l’humanité. Mes seules connaissances remontaient à mes cours et études d’histoires quand celle-ci était évoquée par le biais de la religion ou des actions qu’effectuaient les Rois de France auprès d’eux pour les « guérir ».

J'ai donc fait quelques recherches sur internet et notamment Wikipédia.

Le roman retranscrit très bien les détails historiques et les répercussions physiques et sociales qu’occasionne cette maladie.

La lèpre est une maladie infectieuse chronique, générée par une bactérie identifiée en 1873 par le Norvégien Gerhard Armauer Hansen. Longtemps incurable, handicapante et mutilante, son apparition entraînait l’exclusion systématique de ses porteurs. Ils étaient relégués aux bans de la société, puis dans des hôpitaux et des léproseries lugubres par peur de sa contagion, fort peu active en réalité.

On ne connaît pas bien son mode de transmission, mais ceux répertoriés font état de contacts étroits et durables avec des malades : inhalation, contact avec des plaies, objets souillés ou encore véhiculée par des insectes (punaises ou moustiques). Cependant, la lèpre n’est pas héréditaire, mais peut-être congénitale. La transmission remonte souvent à l’enfance mais la période d’incubation est particulièrement longue, et la maladie ne peut alors apparaître qu’à l’âge adulte.

Il existe deux formes de lèpre, très bien décrites dans le roman.

  • La forme lépromateuse. Elle est dite multibacillaire et entraîne des lésions cutanées partout sur et dans le corps, et dont est atteinte Eleni. Virulente et ravageuse, elle entraîne séquelles et fortes douleurs.
  • Et la forme tuberculoïde, dite paucibacillaire. C’est la forme la plus fréquente et touche Maria dans le roman. Elle se constate par l’apparition de tâches dépigmentées à la surface de la peau, insensibles mais contagieuses. Cette forme atteint les terminaisons nerveuses, pouvant occasionner des mutilations involontaires.

Leur origine est due au même germe, mais en fonction des réactions immunologiques des êtres, ce n’est pas la même forme qui les impactera.

De nos jours, la lèpre se soigne par antibiotiques et n’est plus considérée comme un problème de santé majeur, mais pour autant, elle reste un problème de santé publique dans encore une centaine de pays (surtout en Asie et Inde notamment, en Amérique du Sud, au Brésil et en Afrique). En 2004, L’OMS recensait 286.000 cas dans le monde.

Paradoxalement, de moins en moins de médecins savent détecter et soigner cette maladie, ce qui peut entraîner chez les sujets atteints de graves séquelles. Pour autant, des campagnes de prévention et d’équipements en prothèses sont effectuées auprès des populations à risque.

Vous l’aurez compris, j’ai vraiment aimé ce roman, intense auquel on pense sans relâche et qui créé un manque, un vide, dès qu’on le repose, et qui résonne en nous, bien longtemps après la dernière page tournée…

Victoria Hislop a écrit plusieurs autres romans, dont Le fil des souvenirs, qui a pour cadre la famille, l’histoire, la Grèce et que j’ai présenté ICI !

Livre lu dans le cadre du challenge des bookineurs en couleurs, session violette, de Liyah, et pour celui d'Enna, « Petit Bac 2014 », pour la catégorie LIEU, ligne adulte.

L’île des oubliés. Victoria HISLOP - 2013L’île des oubliés. Victoria HISLOP - 2013

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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