Courir sur la faille. Naomi Benaron - 2013

Publié le 21 Mars 2014

Courir sur la faille

Naomi BENARON

Editions 10/18, août 2013. (USA, 2011)

477 pages

Lorsque dans l’article sur l’Amour aux couleurs de l’Afrique, je vous disais que cette dernière s’imposait à moi par toutes sortes de moyens, je pensais tout particulièrement à ce livre.

Alors que je l’ai énormément apprécié, j’ai mis beaucoup de temps à écrire cet article. Certainement par peur de ne pas réussir à transmettre mon enthousiasme. Haut en couleurs et en émotions, ce roman vous fait passer de la vie aux larmes, de l’amour à la peur, du chaos aux possibles, mais toujours sur fond d’espoir.

Ce premier roman de l’auteure ne peut pas vous laisser indifférent, il vous marque et résonne en vous.

Il y a quelques jours, s’est tenu le premier de plusieurs procès sur le génocide rwandais. Verdict, 25 ans de réclusion pour le chef Pascal Simbikangwa.

Ainsi vous l’aurez compris, ce roman se situe au Rwanda, en Afrique de l’Ouest, qui a connu il y a 20 ans un effroyable génocide ethnique qui causa la mort de 800 000 Tutsis. C’est à la fois la toile de fond du livre et son cœur.

1984, Jean-Patrick Nkuba, neuf ans, vit un double moment ambivalent. Son père meurt dans un terrible accident de voiture et, alors que sa famille déménage chez son oncle, il comprend ce qu’il veut faire de sa vie. Courir ! Il est doué pour ça, et ça lui plaît. Il se sent libre. Et plus il court, et plus cette liberté l’enivre, mais plus l’étau se resserre autour de lui, le Tutsi.

Les rivalités hutues/tutsies ne datent pas d’hier et plusieurs signes préfigurent l’embrasement des haines. Mais Jean-Patrick court. Et puis cela se passe loin, c’est la rumeur. Et lui, il est protégé, pense-t-il, par son entraîneur, l’énigmatique Rutembeza.

Il travaille dur à l’école. Son oncle, pêcheur, mène une vie difficile mais heureuse. Il sait que pour pouvoir s’émanciper, il faut étudier. Il s’entraîne plus dur encore et se surpasse. Mais courir vite ne suffit pas, il faut savoir courir ! L’endurance, la maîtrise de soi, contrôler son coeur pour obtenir la victoire. Pour le comprendre, il devra le vivre à ses dépends. Jean-Patrick rêve des Jeux Olympiques. Avec de la persévérance, il sait qu’il peut y arriver ! Tout comme avec Béa, la délicieuse apparition qui lui fait perdre un peu la tête et après qui il court égaement!

Si pour lui Hutus et Tutsis sont similaires, pour d’autres, non. Et un jour, son entraîneur lui procure une fausse carte d’identité. Réaliser son rêve doit-il nécessairement se faire en reniant ce qu’il est et ses ancêtres ? Un vrai duel de conscience se pose. Mais chacun doit suivre sa voie, et pendant que lui trace, son frère, Robert, s’engage dans le FPR (Front Patriotique Rwandais) et il s’exile en Ouganda. C’est sa manière à lui de courir…

Jean-Patrick améliore ses temps sur le 800 mètres. Sa condition de futur champion olympique lui permet encore d’obtenir quelques faveurs. Mais l’étau se resserre, l’étouffe, et le pays explose.

Courir ne signifie désormais plus vivre mais survivre, sur le fil du chronomètre et de la vie, sur la faille… De la radio déferlent des flots incessants de haine et de racisme, les cris résonnent, le campus devient cimetière, les machettes s’abaissent en saccades, le sang gicle et les corps s’emmêlent.

Béa ne le suit pas dans sa fuite désespérée, elle ne se résout pas à laisser ses parents. Tiraillé, il se sauve, court en direction du Burundi où habite sa tante. Chassé comme un animal, il se terre dans les marais, se déplace la nuit. Blessé à la cheville, ses forces l’abandonnent, puis son moral lâche… On le trouve, mais son heure n’est peut-être pas encore venue…

Le roman pourrait s’arrêter là. Le laisser mort ou le faire vivre, nous ne le saurions pas… Mais l’espoir, cette foi qui habite Jean-Patrick, et nous aussi du coup, nous pousse à savoir et à lire les deux derniers livres qui relatent l’après génocide et ses lendemains.

Après tant d’horreurs décrites, la pudeur et la douceur sont de mise. Jean-Patrick se reconstruit aux Etats-Unis grâce à son professeur muzungu (blanc), Jonathan, rencontré au Rwanda et qui avait désespérément jeté tant de bouteilles à la mer pour interpeller son pays et le monde sur les atrocités et les appels au secours. Puis l’espoir refait surface, les évènements s’emballent, le retour au pays, les retrouvailles ou le deuil l’attendent, les larmes mais surtout la joie, et la vie !

En toile de fond, le fonctionnement, complexe, de la société rwandaise est développé. La société est encore majoritairement rurale et nombre de gens travaillent dur pour se nourrir et espérer une vie meilleure pour leurs enfants. C’est pourquoi Jean-Patrick n’aura de cesse d’encourager ses frères et sœurs à bien travailler à l’école, et même plus encore que les autres ! Car ils sont Tutsis ! Etre bon en classe garantit d’obtenir une bourse qui permet à son destinataire de faire des études. Etudes que par ailleurs, il ne choisit pas ! Même si elles sont imposées, étudier et avoir un diplôme est une chance !

Jean-Patrick « Je voulais faire des maths et de la physique, mais ils m’ont inscrit en ingénierie. » (…) Jonathan : « Tu n’as pas le droit d’étudier ce que tu veux ? »

Page 146

Nombre de soldats Hutus sont des petites frappes hyper violentes, venus des pays limitrophes, qui ne savent pas lire, ce qui sauvera la mise à Jean-Patrick une ou deux fois !

Le roman décrit particulièrement bien l'embrigadement des plus jeuens, donc des plus faibles, par les milices armées et l'utilisation qui en est faite!

Béa : « Connais ton ennemi. J’ai deviné que ce type ne savait pas lire. C’est triste, mais il faut tirer parti de ce qu’on peut. »

page 222

Beaucoup de couleurs, de cuisines, de saveurs et d’odeurs parsèment ces pages et nous permettent de voyager ! Elles décrivent également les mœurs et interdits, la religion et les superstitions aussi, la santé et les possibilités de soins.

Ineza insista pour qu’ils fassent un dernier dîner ensemble, le repas traditionnel qui précédait toujours un voyage. Elle avait passé une bonne partie de la journée dans la cuisine à préparer de l’igisafuria, le ragout de poulet qu’adorait Jean-Patrick. L’arôme lui avait chatouillé les narines chaque fois que s’ouvrait la porte, ce plaisir éphémère apaisant un instant ses pensées confuses.

Page 396

Et surtout sa politique !

Politique changeante et corrompue, qui a déjà permis un génocide plusieurs années auparavant mais dont les racines subsistent, se propagent et gangrènent la société.

En guise d’avant-propos, les paroles de Claudine, survivante du génocide, et rapportées par Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie.

Un génocide n’et pas une mauvaise broussaille qui s’élève sur deux ou trois racines ; mais sur un nœud de racines qui ont moisi sous terre sans personne pour le remarquer.

Claudine, survivante du génocide.

Politique en laquelle croira Jean-Patrick avant d’en être le jouet, puis la victime, parmi tant d’autres…

Même si l’histoire vous prend d’assaut, elle est un peu difficile par les nombreux mots de vocabulaire, heureusement expliqués juste après dans le corps du texte, et également regroupés à la fin du livre. Le roman met en scène de nombreux personnages et j’ai parfois eu un peu de mal à trouver qui était qui par rapport à qui. Ces détails réglés, vous n’avez plus qu’à vous laisser emporter…

La couverture est très belle et ne prend tout son sens qu’à la fermeture du livre.

Naomi Benaron est une auteure américaine, originaire de Boston et diplômée du MIT, de l'Université Antioch de Los Angeles en Beaux-arts et qui possède un master en sciences de la Terre.

Avant d’écrire, elle était sismologue et géophysicienne.

Avec Courir sur la faille, elle a obtenu en 2010 le Prix bellwether qui récompense un premier roman engagé socialement. Et avec son recueil de nouvelles, Love Letters From a Fat Man, qui traite aussi du génocide rwandais, elle a reçu en 2006 le Prix Fiction G.S Sharat Chandra.

Après avoir beaucoup travaillé avec des survivants du génocide en tant que conseillère juridique, elle anime aujourd’hui, par internet des ateliers d’écriture à destination des femmes afghanes, quand elle ne court par en tant que marathonienne et triathlète ou n’exerce pas comme masseuse thérapeute !

Une auteure multi facettes donc !

Image prise sur le site Evene-Le Figaro.

Je conclurai avec la dédicace qui ouvre le livre : pour Mathilde Mukantabana et Alexandre Kimenyi, dont la lumière illumine ces pages. Ainsi que pour tous les survivants du génocide rwandais qui m’ont prêté leurs voix ; et pour ceux qui n’ont pas survécu, mais dont les voix continuent à murmurer en moi.

N’oublions pas !

Que les génocidaires soient poursuivis et que la Justice les condamne. Ne tournons pas à nouveau le dos au Rwanda !

Livre lu dans le cadre du Challenge « Petit Bac 2014 » d’Enna, pour la catégorie VERBE, ligne adulte.

Belles lectures et découvertes,

Blandine.

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Laurette 14/04/2015 22:23

Magnifique article, très touchant, merci pour la découverte de ce livre, le sujet est essentiel.

Blandine 15/04/2015 15:05

Merci!
Ce roman m'avait énormément touchée et remuée...
Je ne peux qu'en recommander la lecture!